26.09.2007
Ego: le faux centre (2ème partie)
(... suite et fin)
Chaque fois que vous souffrez, essayez juste d'observer et d'analyser, et vous vous apercevrez que quelque part l'égo en est à l'origine. Et l'égo continue de trouver des causes pour souffrir.
Vous êtes égoïste, comme tout un chacun. Certains le sont de manière grossière, juste à la surface; ce n'est pas très méchant. D'autres le sont de manière plus subtile, c'est assez profond, et ceux-là posent problème.
Donc cet égo est continuellement en conflit avec les autres parce qu'aucun égo n'a confiance en lui-même. Cela ne peut pas être autrement -- puisqu'il s'agit de quelque chose de faux. Quand vous n'avez rien dans la main et que vous vous mettez à penser qu'il y a quelque chose, alors ça pose problème. Il suffit que quelqu'un dise: "Il n'y a rien" pour que la querelle éclate immédiatement, parce qu'au fond vous sentez bien vous aussi qu'il n'y a rien. L'autre vous rend conscient du fait.
L'égo est faux, c'est un rien.
Ca aussi vous le savez.
Comment pourriez vous ne pas le savoir? C'est impossible! Un être conscient, comment pourrait-il ne pas se rendre compte que l'égo est simplement faux? Et puis les autres disent qu'il n'y a rien -- et quand les autres disent qu'il n'y a rien ils tapent sur la blessure, ils disent une vérité. Et rien ne fait plus mal que la vérité.
Vous devez donc vous défendre, parce que sinon, si vous n'adoptiez pas une attitude défensive, où seriez-vous, que seriez-vous alors?
Vous seriez perdu.
L'identité sera brisée.
Donc vous vous défendez et luttez -- et voilà le conflit.
Un homme qui atteint son soi n'est jamais en conflit. Les autres peuvent venir et entrer en conflit avec lui, mais lui n'est en conflit avec personne.
Il était une fois un maître Zen qui traversait la rue. Un type qui courait tout près le bouscule rudement et le renverse. Le maître se relève et continue de marcher exactement dans la même direction qui était la sienne avant l'incident, sans même regarder derrière lui.
Un de ses disciples qui était avec lui, très choqué lui demande: "Qui est ce type? C'est quoi ça? Si quelqu'un vit de cette manière, n'importe qui peut venir et vous tuer. Et vous n'avez même pas regardé ce type pour savoir qui c'était, et pourquoi il a fait cela?"
Le maître répond simplement: "Ceci est son problème, pas le mien."
Vous pouvez entrer en conflit avec une personne illuminée, mais ça sera votre problème, pas le sien. Et si vous vous sentez blessé dans ce conflit, ça sera aussi votre propre problème. Elle ne vous blessera jamais. C'est un peu comme se cogner contre un mur -- vous pouvez vous blesser, mais ce n'est pas le mur qui vous a blessé.
L'égo est toujours à la recherche d'ennuis. Pourquoi? Parce que quand personne ne vous prête attention, l'égo se sent affamé.
Il vit de l'attention.
Donc même si quelqu'un vous chamaille et est en colère contre vous, c'est toujours ça, parce qu'au moins l'attention est attirée sur vous. Lorsque quelqu'un vous aime, c'est parfait. Si quelqu'un ne vous aime pas, même la colère ce sera bon à prendre. Au moins l'attention sera dirigée vers vous. Mais si personne ne vous prête la moindre attention, si personne ne pense à vous comme ayant quelque importance, ou une signification particulière, comment allez-vous nourrir votre égo?
L'attention d'autrui devient un besoin.
Vous attirez l'attention des autres de mille et une manières; vous vous habillez d'une certaine façon, vous vous efforcez à paraître beau, vous vous comportez de telle ou telle manière, vous devenez très poli, vous changez. En fonction du type de situation qui se présente, vous changez immédiatement de telle sorte que l'autre vous prête attention.
C'est une subtile mendicité.
Le vrai mendiant est celui qui est en quête d'attention. Tandis que le vrai empereur est quelqu'un qui vit en lui même, il a son propre centre , il ne dépend de personne d'autre.
Le Bouddha assis sous son arbre... Si le monde entier disparaissait soudainement, cela changerait-il quoi que ce soit pour le Bouddha? -- absolument pas du tout. Le monde entier pourrait disparaître que ça ne ferait aucune différence pour lui parce qu'il a atteint le centre.
Mais vous, si votre femme vous quitte, ou demande le divorce, vous êtes complètement brisé -- parce que jusque là elle vous donnait toute son attention, son affection, était aux petits soins avec vous, vous cajolait, vous faisait sentir que vous étiez quelqu'un. Tout votre empire est perdu, vous êtes anéanti. Vous commencez à penser au suicide. Pourquoi? Pourquoi si votre femme ou votre mari vous quitte, vous devriez commettre un suicide? Parce que vous n'avez aucun centre qui vous soit propre. C'était la femme ou le mari qui vous donnait le centre.
Voilà comment les gens existent. Voilà comment les gens deviennent dépendants les uns des autres. C'est un subtil esclavage. L'égo SE DOIT d'être esclave. Il dépend d'autrui. Et seule une personne qui n'a plus d'égo est pour la première fois un maître, elle n'est plus esclave. Essayez de comprendre cela.
Et commencez à observer l'égo -- non pas chez les autres, cela ne vous regarde pas, mais chez vous. Chaque fois que vous vous sentez malheureux, fermez immédiatement les yeux et essayez de découvrir d'où provient ce sentiment de déprime et vous verrez que c'est toujours le faux centre qui est entré en conflit avec quelqu'un.
Vous vous attendiez à quelque chose, mais cela n'est pas arrivé. Vous espériez quelque chose, et c'est le contraire qui se produit -- votre égo est secoué, vous êtes en misère.
Simplement observez, chaque fois que vous êtes déprimé, essayez de découvrir pourquoi.
Les causes ne sont pas à l'extérieur. La cause principale est au dedans -- mais vous regardez toujours dehors, en demandant:
Qu'est-ce qui me rend aussi misérable?
Qui est la cause de ma colère?
Qui est la cause de mon angoisse?
Et si vous regardez dehors, vous allez tout rater. La cause de toute votre misère, de votre colère, de votre angoisse, est cachée au dedans de vous, votre égo.
Et quand vous trouverez la source, il vous sera facile d'aller au-delà. Si vous pouvez voir que c'est votre propre égo qui vous donne tant d'ennuis, vous préférerez le lâcher -- parce que personne ne voudra porter avec lui la source de ses misères, une fois qu'il a compris.
Et rappelez-vous, il n'y a aucun besoin de lâcher l'égo.
Si vous essayez de vous en débarrasser, vous allez atteindre un certain égo plus subtil encore qui dira: "Je suis devenu humble."
N'essayez pas d'être humble.
Personne ne peut essayer l'humilité, et personne ne peut créer de l'humilité par le biais de ses propres efforts -- non. Quand l'égo n'est plus, l'humilité vient à vous. Ce n'est pas une création. C'est l'ombre du centre réel.
Un homme réellement humble n'est ni humble ni égoïste.
Il est simplement simple.
Il n'est même pas conscient qu'il est humble.
Si vous êtes conscient d'être humble, alors l'égo est là.
Regardez les personnes humbles... Il y en a des millions qui pensent être très humbles. Ils s'inclinent très bas, mais observez-les -- ils sont les plus subtils égoïstes. Maintenant c'est l'humilité qui devient leur source de nourriture. Ils disent "Je suis humble" puis vous regardent et attendent une appréciation de votre part.
Ils aimeraient vous entendre leur dire: "Vous être très humble. En fait, vous êtes l'homme le plus humble au monde; personne n'est plus humble que vous." Et alors, voyez le sourire qui se dessinera sur leurs visages.
Qu'est-ce que l'égo? L'égo est une hiérarchie qui dit "Personne n'est comme moi." Ca peut même se nourrir d'humilité -- "Personne n'est comme moi. Je suis le plus humble des hommes."
Il était une fois un fakir, un mendiant qui priait dans une mosquée, tôt le matin, alors qu'il faisait encore sombre. C'était une journée religieuse particulière pour les Mahométans, et le type priait et disait: "Je ne suis personne, je suis le plus pauvre des pauvres, le plus grand pécheur qui soit."
Et puis il y avait quelqu'un d'autre aussi dans la mosquée. C'était l'Emir de cette contrée; il n'était pas au courant qu'il y avait quelqu'un d'autre dans la mosquée à ce moment là -- il faisait sombre, et l'Emir répétait aussi: "Je ne suis personne, je ne suis rien, je ne suis qu'un mendiant à Ta porte."
Dès qu'il a entendu la voix du fakir, il a crié: "Stop! Qui c'est qui essaie de me doubler, là? Qui es-tu? Comment oses-tu dire devant l'Emir que tu n'es personne alors qu'il dit qu'il n'est personne?"
Tel est l'égo. Ses voies peuvent être si subtiles et rusées qu'il vous faut être très très alerte; seulement alors vous pourrez le voir. N'essayez pas d'être humble. Essayez simplement de voir que toute misère, toute angoisse viennent par son truchement.
Simplement observer! Nul besoin de le lâcher.
Vous ne pouvez pas le lâcher. Qui le lâchera? Alors le LACHEUR deviendra l'égo. Il revient toujours.
Quoi que vous fassiez, prenez simplement du recul et observez-le.
Quoi que vous tentiez -- humilité, simplicité -- ça ne servira à rien. Une seule chose est possible: que vous observiez et voyiez qu'il est la source de toute votre misère. Ne le dites pas. Ne le répétez pas -- OBSERVEZ. Parce que si je dis qu'il est la cause de toute misère et que vous allez le répéter, ça ne sera d'aucune utilité. C'est à VOUS de comprendre cela. Chaque fois que vous êtes misérable, triste, malheureux, simplement fermez les yeux et n'essayez pas de trouver quelque cause extérieure. Essayez de voir d'où cette misère et cette tristesse proviennent.
De votre propre égo.
Si, continuellement, vous sentez et comprenez que c'est l'égo qui est la cause, et que cette compréhension devient profondément enracinée en vous, un jour subitement vous verrez que votre égo a disparu. Personne ne l'a lâché -- personne ne peut le lâcher. Vous verrez simplement qu'il a simplement disparu, parce que la compréhension même du fait que l'égo est la cause de toute misère devient lâchage. LA SEULE COMPREHENSION ENTRAINE LA DISPARITION DE L'EGO.
Et puis vous êtes si intelligents pour voir l'égo chez les autres. N'importe qui peut voir l'égo de l'autre. Mais quand il est question du vôtre propre, là le problème commence -- parce que vous ne connaissez pas le territoire, vous n'y avez jamais voyagé.
Tout le chemin vers le divin, vers l'ultime, doit passer à travers le territoire l'égo. Le faux doit être compris en tant que faux. La source de la misère doit être comprise en tant que source de misère -- alors simplement elle lâchera.
Quand vous savez que c'est du poison, ça finit par lâcher. Quand vous savez que c'est le feu, ça finit par lâcher. Quand vous savez que c'est l'enfer, ça finit par lâcher.
Et vous ne direz jamais "J'ai lâché l'égo". Vous rirez simplement de toute la chose, de la blague que vous étiez le créateur de toute misère.
Tout à lheure, j'étais en train de regarder des dessins animés de Charlie Brown. Dans l'un, il jouait avec des blocs; il construisait une maison avec des kits pour enfants. Il était assis au milieu de tous ces blocs, construisant les murs. Puis, à un moment il se trouvait complètement emprisonné par les murs qu'il a érigés autour de lui, et se mettait à crier: "Au secours, au secours!"
Il a monté tout le kit parfaitement! Maintenant, il se trouve emmuré, emprisonné. C'est enfantin, bien sûr, mais c'est exactement ce que vous avez fait aussi. Vous avez construit une maison tout autour de vous, et maintenant vous criez: "Au secours, au secours!" Et la misère se multiplie par millions, car il y a des secouristes qui sont également dans la même galère.
On raconte qu'une très belle femme est allée consulter son psychiatre pour la première fois. Celui-ci lui demande de s'approcher et de fermer les yeux. Dès qu'elle était suffisamment proche, le psychiatre lui saute simplement dessus et l'embrasse fougueusement sur la bouche. La femme était choquée. Et le psychiatre, tout souriant, de lui expliquer: "Bon, tu peux t'asseoir. Maintenant que mon problème est réglé, on va se pencher sur le tien."
Le problème devient donc multiple, parce que les secouristes sont dans la même galère. Et ils aimeraient bien aider, étant donné que lorsque vous aidez quelqu'un, l'égo se sent très bien, très très bien -- car vous êtes un grand secouriste, un grand gourou, un maître, vous aidez autant de gens. Plus grande est la foule de ceux qui vous suivent, et mieux vous vous sentirez.
Mais vous êtes dans la même galère -- vous ne pouvez pas aider.
Pire, vous causerez du tort.
Les gens qui ont encore leurs propres problèmes ne peuvent être d'aucun secours. Seul celui qui n'a plus de problèmes propres à lui peut vous aider. Alors seulement, il y aura la clarté de voir, voir à travers vous. Un esprit qui n'a pas de problèmes qui lui soient propres peut vous voir, vous devenez transparent pour lui.
Un esprit sans problèmes propres à lui peut voir à travers lui-même, et c'est pourquoi il est capable de voir à travers les autres.
En Occident, il y a plusieurs écoles de psychanalyse; beaucoup d'écoles, mais aucune aide n'atteint réellement les gens; plutôt elles endommagent. Parce que les gens qui aident les autres, ou essaient de les aider, ou se présentent comme aides, sont dans la même galère.
... C'est difficile de voir son propre égo.
Il est très facile de voir l'égo d'autrui. Mais cela importe peu, vous ne pouvez pas les aider.
Essayez de voir votre propre égo.
Simplement observez-le.
Ne soyez pas pressé de vous en débarrasser, observez-le simplement. Plus vous l'observerez, et plus vous serez susceptible de mieux le faire. Un jour, subitement, vous verrez qu'il a lâché. Et ce n'est que lorsqu'il lâche de lui-même que ce sera pour de bon. Il n'y a pas d'autre voie. Vous ne pouvez pas le lâcher prématurément.
Il tombera comme une feuille morte.
L'arbre ne fait rien -- juste une brise, une situation, et la feuille morte choit. L'arbre n'est même pas conscient que la feuille morte vient de tomber. Elle ne fait pas de bruit, pas de revendication -- rien.
La feuille morte simplement tombe et s'écrase sur le sol, comme ça simplement.
Quand vous serez mûr grâce à la compréhension, à la lucide conscience, et que vous avez totalement senti que l'égo est la cause de toute votre misère, un jour simplement vous verrez la feuille morte tomber.
Elle ira se poser sur le sol, et mourra de son propre gré. Vous n'aurez rien fait qui vous fera prétendre avoir lâché l'égo. Vous verrez qu'il a simplement disparu, et que le centre réel se lève.
Et ce centre réel c'est l'âme, le soi, dieu, la vérité, ou toute autre appellation que vous voudrez lui donner.
Il est sans nom, donc tous les noms sont bons.
Vous pouvez lui donner n'importe quel nom de votre choix.
21:15 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ego, soi, société, naissance
Ego: le faux centre (1ère partie)
Extrait de Beyond the Frontier of the Mind par Osho.
Traduit de l'anglais par Xence.
Texte source: http://deoxy.org/egofalse.htm
Bonne lecture.
La première chose à comprendre est la signification de l'égo.
Lorsqu'un enfant naît, il naît sans connaissance, sans conscience de lui-même. La première chose dont il prend conscience n'est pas lui-même, la première chose dont il est conscient c'est l'autre. C'est tout à fait naturel parce que les yeux s'ouvrent sur l'extérieur, les mains touchent autrui, les oreilles entendent autrui, la langue goûte la nourriture et le nez sent ce qu'il y a dehors. Tous les sens sont ouverts vers l'extérieur.
Voilà ce que signifie la naissance. Naître veut dire venir en ce monde, le monde du dehors. Donc lorsqu'un enfant naît, il entre dans ce monde. Il ouvre ses yeux, entend les autres. Les "autres", cela veut dire le "tu", le "toi". Il prend conscience de la mère d'abord. Puis, petit à petit, il devient conscient de son propre corps. Cela aussi c'est "l'autre", cela aussi appartient au monde. Il a faim et sent le corps; une fois son besoin satisfait, il oublie le corps.
Voilà comment un enfant grandit. D'abord il devient conscient du "tu", "toi, "autre", et petit à petit, par contraste avec le "tu", il prend conscience de lui-même.
Cette conscience est une conscience réfléchie, reflétée. L'enfant n'est pas conscient de qui il est. Il est simplement conscient de la mère et de ce qu'elle pense de lui. Si elle sourit, si elle a l'air de l'apprécier, si elle dit: "Tu es beau", si elle l'étreint et l'embrasse, l'enfant va se sentir bien. Maintenant un égo est né.
A travers l'appréciation, l'amour, l'attention, il sent qu'il est bien, il sent qu'il est précieux, il sent qu'il a de l'importance.
Un centre est né.
Mais ce centre est un centre réfléchi. Ce n'est pas son centre réel. Il ne sait pas qui il est; il sait seulement ce que les autres pensent de lui. Si, à l'inverse, personne ne pense de lui qu'il est de quelque utilité, si personne ne l'apprécie, personne ne lui sourit, alors un égo est aussi né; mais un égo malade, triste, rejeté, comme une blessure. Cela aussi est un égo réfléchi.
D'abord, la mère -- et la mère veut dire le monde au début. Puis les autres rejoignent la mère, et le monde va croissant. Et plus le monde croît, plus l'égo devient complexe, parce que plusieurs opinions d'autrui s'y reflètent.
L'égo est un phénomène d'accumulation, un sous-produit de la vie avec autrui. Si un enfant peut vivre totalement seul, il n'aura jamais à développer d'égo. Mais cela ne va pas l'aider. Il demeurera comme un animal. Ce qui ne veut pas dire qu'il connaîtra son vrai moi, non plus.
Le vrai ne peut être connu qu'à travers le faux, donc l'égo est une nécessité. On doit passer par là. C'est une discipline. Le réel ne peut être saisi qu'au travers de l'illusion. Vous ne pouvez pas connaître la vérité directement. D'abord il vous faut connaître ce qui n'est pas vrai. Il vous faut rencontrer le non vrai. Et à travers cette rencontre vous serez en mesure de déceler la vérité. Si vous reconnaissez le faux en tant que faux, la vérité poindra sur votre esprit.
L'égo est un besoin; c'est un besoin social, un sous-produit sociétal. La société ça veut dire tout ce qu'il y a autour de vous -- non pas vous, mais tout ce qu'il y a tout autour. Tout, excepté vous, c'est la société. Et chacun vous reflète quelque chose. Vous allez à l'école et l'enseignant va refléter qui vous êtes. Puis vous liez amitié avec d'autres enfants qui vont refléter qui vous êtes. Et petit à petit, chacun ajoute à votre égo, chacun essaie de le modifier de telle manière que vous ne deveniez pas un problème pour la société.
Ce n'est pas vous qui les intéressez.
C'est la société qui les intéresse.
La société ne s'intéresse qu'à elle-même, et c'est ainsi qu'il doit en être.
Ca ne les intéresse pas que vous essayez de vous connaître vous-même. Ce qui les intéresse c'est que vous deveniez une pièce efficace dans le mécanisme de la société. Vous devez cadrer avec le modèle. Alors ils essaient de vous donner un égo qui sied à la société. Ils vous apprennent la morale. La morale signifie qu'on vous donne un égo qui convient parfaitement à la société. Si vous êtes immoral cela veut dire que d'une manière ou d'une autre vous ne convenez pas. C'est pourquoi on met les criminels en prison -- non pas forcément parce qu'ils ont fait quelque chose de mal, pas plus que le fait de les emprisonner les améliorera en quoi que ce soit, non. Simplement, ils ne conviennent pas. Ils ont certains types d'égos dont la société ne veut pas, qu'elle n'approuve pas. Si la société approuve, alors tout va bien.
Un homme tue quelqu'un -- c'est un meurtrier.
Le même homme, en temps de guerre, en tue des milliers -- et c'est un grand héros. La société n'est pas gênée par le meurtre, à condition qu'il soit commis en son nom; là c'est bon.
La société ne s'inquiète pas tant que ça de morale. Leur morale veut seulement dire cadrer avec la société. Si la société est en guerre, alors la morale change. Si la société est en paix, c'est une morale différente qui est en place.
La morale est une politique sociale. C'est une diplomatie. Et chaque enfant doit être élevé de sorte qu'il convienne à la société, c'est tout. Parce que la société s'intéresse aux membres efficients. La société se fiche que vous cherchiez à atteindre la connaissance de soi.
La société crée un égo parce que l'égo peut être contrôlé et manipulé. Le soi ne peut jamais être contrôlé ni manipulé. Personne n'a jamais entendu parler d'une société contrôlant le soi -- pas possible.
Et l'enfant a besoin d'un centre, l'enfant est totalement inconscient de son vrai centre. La société lui donne donc un centre, et petit à petit, l'enfant est convaincu que ceci est son centre, l'égo que la société lui a donné.
Rentré de l'école, s'il est le premier de sa classe, c'est toute la famille qui délire. Vous l'embrassez, vous le dorlotez, vous le bichonnez, vous le mettez sur vos épaules et dansez en disant: "Quel génie! Tu es notre fierté." En fait, vous êtes en train de lui donner un égo, un subtil égo. Et si le gosse rentre déprimé, ayant échoué -- il ne passe pas sa classe ou il est bon dernier -- alors plus personne n'a l'air de l'apprécier et l'enfant se sent rejeté. Il essaiera de travailler dur la prochaine fois, car son centre est sérieusement secoué.
L'égo est toujours secoué, toujours à la recherche de nourriture, que quelqu'un puisse l'apprécier. C'est pourquoi vous êtes continuellement en demande d'attention.
Ainsi, vous obtenez des autres l'idée de qui vous êtes.
Ce n'est pas une expérience directe.
C'est des autres que vous obtenez l'idée de qui vous êtes. Ils façonnent votre centre. Ce centre est bien sûr faux, car vous portez votre vrai centre avec vous. Votre vrai centre ne regarde personne. Personne ne le façonne.
Vous venez avec.
Vous êtes né avec.
Alors vous avez deux centres. Le centre avec quoi vous êtes venu, celui donné par l'existence elle-même. C'est le soi. Et puis l'autre centre, celui créé par la société, qui est l'égo. C'est un faux, un gros truc rusé. A travers l'égo, la société vous contrôle. Vous devez vous comporter d'une certaine manière, parce qu'alors seulement la société vous appréciera. Vous devez marcher d'une certaine manière, rire d'une certaine manière, suivre certaines moeurs, une morale, un code. Ce n'est qu'alors seulement que la société vous appréciera, et si elle ne le fait pas, votre égo en prendra un coup. Et quand l'égo est secoué, vous ne savez plus où vous en êtes, qui vous êtes.
Les autres vous ont donné l'idée.
Cette idée c'est l'égo.
Essayez de le comprendre le plus profondément possible, parce qu'il doit être abandonné. Et à moins de le jeter, vous ne serez jamais à même d'atteindre le soi. A cause de votre accoutumance à ce faux centre, vous ne pouvez pas bouger, et vous ne pouvez pas regarder le soi.
Et rappelez-vous, il va y avoir une période de transition, un intervalle, où l'égo sera réduit en lambeaux, quand vous ne saurez plus qui vous êtes, ni où vous allez, quand toutes les frontières se dissoudront.
Vous serz simplement désemparé, confus. Le chaos.
A cause de ce chaos, vous aurez peur de perdre l'égo. Mais il doit en être ainsi. Il faut obligatoirement passer à travers le chaos avant d'atteindre le centre réel.
Si vous êtes audacieux, la période peut être très courte.
Si vous avez peur, que vous retombiez encore dans l'égo, et que vous essayez d'arranger les choses avec lui encore, alors cela peut prendre beaucoup, beaucoup de temps; plusieurs vies peuvent être facilement perdues ainsi.
J'aime bien l'histoire du petit gosse qui rend visite à ses grands-parents. Il a tout juste quatre ans. Le soir, lorsque sa grand-mère vient le mettre au lit pour le coucher, il se met pleurer et crier: "Je veux rentrer chez moi. J'ai peur de l'obscurité." La grand-mère lui explique: "Je sais très bien que chez toi tu dors en pleine obscurité. Je n'ai jamais vu de lumière allumée dans ta chambre pendant que tu dormais. Alors pourquoi avoir peur ici?" Et le gosse de répondre: "Oui, c'est vrai... mais celle-là c'est MON obscurité à moi... pas celle-ci!" Celle-ci est complètement inconnue.
Même avec l'obscurité, vous pouvez avoir le sentiment "Celle-là est MIENNE."
Dehors -- une obscurité inconnue.
Avec l'égo, vous avez le sentiment "Ceci est MON obsurité."
Il a beau être ennuyeux, vous causer un tas de misères, mais c'est le vôtre quand même. Quelque chose à quoi tenir, à quoi s'accrocher, vous n'êtes pas dans un vide, vous n'êtes pas néant. Vous pouvez être misérable, mais au moins vous ETES. Même le fait d'être misérable vous donne le sentiment du "Je suis". A peine vous vous en éloignez que la peur reprend le dessus, vous commencez à avoir peur de l'inconnue obscurité et du chaos -- parce que la société s'est arrangée pour aménager une petite éclaircie dans votre être.
C'est un peu comme lorsque vous allez vivre en forêt. Vous faites une éclaircie, vous débalyez un petit lopin, vous le clôturez, vous y aménagez une hutte avec un petit jardin tout autour, une pelouse, et tout est parfait. Au-delà de la clôture -- la forêt, la nature sauvage. Ici, tout est parfait, vous avez tout planifié.
Voilà comment ça s'est passé.
La société a opéré une petite éclaircie dans votre conscience. Elle a nettoyé juste une petite partie, complètement, puis l'a clôturée. Là, tout est parfait. C'est ce que vos universités sont en train de faire. Toute la culture et le conditionnement ne sont que cela: éclaircir une petite partie de manière à ce que vous vous y sentiez chez vous.
Et alors vous prenez peur.
Au-delà de la clôture il y a danger.
Au-delà de la clôture vous êtes; comme en-deça vous êtes -- et votre esprit conscient est juste une petite partie, un dixième de votre être entier. Les neuf dixièmes attendent dans l'obscurité. Et quelque part dans ces neuf dixièmes, votre centre réel est caché.
Il faudrait vraiment être audacieux, courageux.
Il s'agit de faire un pas dans l'inconnu.
Pendant un moment, toutes les limites seront perdues.
Pendant un moment, vous serez pris de vertige.
Pendant un moment, vous aurez peur et serez secoué, comme si un tremblement de terre venait de se produire. Mais si vous êtes courageux et ne revenez pas en arrière, si vous ne retombez plus dans l'égo et continuez encore et encore, alors vous trouverez le centre caché au dedans et que vous traînez avec vous depuis plusieurs vies.
C'est votre âme, votre soi.
Une fois que vous vous en approchez, tout change, tout se rétablit de nouveau. Mais là le rétablissement n'est plus le fait de la société. Maintenant tout redevient un cosmos, non un chaos; un nouvel ordre se fait jour.
Mais il n'est plus question de l'ordre de la société -- c'est l'ordre authentique de l'existence elle-même.
C'est ce que le Bouddha appelle Dhamma, ce que Lao Tseu appelle le Tao, et que Héraclite appelle le Logos. Ce n'est pas le fait de l'homme. C'est le VERITABLE ordre de l'existence elle-même. Alors, tout redevient soudainement beau, et pour la première fois réellement beau, parce que ce qui est du fait de l'homme ne peut pas être beau. Au mieux, vous pouvez en cacher la laideur, c'est tout. Vous pouvez le décorer, l'agrémenter, mais il ne sera jamais beau.
La différence est exactement comme la différence entre une fleur réelle et une fleur en plastique ou en papier. L'égo est une fleur en plastique -- morte. Il a juste l'apparence d'une fleur, mais ce n'est pas une fleur. Vous ne pouvez pas réellement l'appeler fleur. Même linguistiquement, l'appeler fleur est faux, car une fleur est quelque chose qui fleurit. Et cette chose en plastique est juste une chose, sans floraison. Elle est morte. Il n'y a pas de vie dedans.
Vous avez un centre fleurissant au dedans de vous. C'est pourquoi les Hindodus l'appellent lotus -- il est fleurissant. Ils l'appellent le lotus-aux-mille-pétales. Mille pour une infinité de pétales. Et ça continue de fleurir, ça n'arrête jamais, ça ne meurt jamais.
Mais vous vous contentez d'un égo en plastique.
Il y a des raisons à votre contentement. Avec une chose morte, il y a plusieurs avantages. L'un étant qu'une chose déjà morte ne meurt plus. Elle ne le peut pas -- elle n'a jamais été en vie. Alors vous pouvez avoir des fleurs en plastique, elle sont bien dans un sens. Elles sont permanentes, elles ne sont pas éternelles, mais permanentes.
La fleur réelle dehors dans le jardin est éternelle, mais non permanente. Et l'éternel a sa propre manière d'être éternel: celle d'être né encore et encore puis mourir. A travers la mort il se rafraîchit, se régénère.
Pour nous, la fleur semble morte -- elle ne meurt jamais.
Elle change de corps simplement, si bien qu'elle est toujours fraîche.
Elle quitte l'ancien corps, et entre dans un nouveau. Elle va fleurir quelque part ailleurs; et la floraison continue.
Mais nous ne pouvons pas voir la continuité parce que la continuité est invisible. On voit seulement une fleur, une autre fleur, on ne voit jamais la continuité.
C'est la même fleur qui a fleuri hier.
C'est le même soleil, mais dans un vêtement différent.
L'égo a une certaine qualité -- il est mort. C'est une chose en plastique. Et il est très facile de l'obtenir puisque ce sont les autres qui le donnent. Vous n'avez pas besoin de le rechercher, cela n'implique aucune recherche. C'est pourquoi, à moins que vous ne deveniez un chercheur de l'inconnu, vous n'êtes pas encore devenu un individu. Vous faites juste partie d'une masse. Vous êtes juste une foule.
Lorsque vous n'avez pas de centre réel, comment pouvez-vous être un individu?
L'égo n'est pas individuel. L'égo est un phénomène social -- c'est la société, ce n'est pas vous. Mais il vous donne une fonction dans la société, une hiérarchie dans la société. Et si vous vous en contentez, vous allez rater l'opportunité de trouver le soi.
Et c'est pourquoi vous êtes si misérable.
Avec une vie en plastique, comment pouvez-vous être heureux?
Avec une vie fausse, comment espérez-vous connaître la félécité? Avec cet égo qui vous crée des misères par millions...
Vous ne pouvez pas le voir, parce que c'est votre propre obscurité. Vous y êtes accoutumé.
N'avez-vous jamais remarqué que toutes sortes de misères arrivent par l'égo? Il ne peut pas vous apporter la béatitude, il ne peut que vous rendre misérable.
L'égo c'est l'enfer.
(à suivre...)
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19.09.2007
Parabole des deux oiseaux
C'est un vieux conte indien à propos de deux oiseaux. L'un, perché sur une haute branche, contemple paisiblement tout ce qui se passe autour de lui. L'autre sautille nerveusement d'une branche à l'autre pour picorer les fruits. Lorsqu'il trouve les fruits sucrés, il gazouille de joie; mais lorsqu'il goûte des fruits acides, il sombre dans le mécontentement et la dépression. Il jette un coup d'oeil de temps en temps vers l'oiseau perché majestueusement au sommet de l'arbre. L'oiseau nerveux aspire à découvrir le secret de la sérénité de l'autre, mais il oublie bien vite cette aspiration lorsque son attention est attirée par de nouveaux fruits.
Il continue donc à sautiller d'une branche à l'autre et passe quelques minutes d'un fruit sucré à un fruit acide, de l'euphorie à la déception, du gazouillis aux cris. Lui qui ne cherche que des fruits sucrés, est au désespoir lorsqu'il réalise que chaque fruit sucré est suivi d'un fruit amer. Peu importe ce qu'il fait, les fruits acides succèdent aux fruits sucrés. Il jette un coup d'oeil plein d'espoir vers l'oiseau paisible, puis reprend avec obsession sa recherche frénétique. A un moment donné, il goûte un fruit tellement amer que cela lui est insupportable. Il est au bord de la crise. Il doit choisir quelque chose d'entièrement différent, sinon il en perdra la raison. En proie à l'hésitation, il sautille vers l'oiseau paisible et s'en rapproche peu à peu.
C'est au cours de cette manoeuvre timide que se produit le miracle : l'oiseau inférieur se rend compte que c'était lui l'oiseau supérieur ! Mais il ne s'en rendait pas compte. Il était le jouet de ses illusions et pensait qu'il y avait deux oiseaux distincts; mais il sait à présent qu'il n'en existe qu'un seul : le soi unifié.
Il se rend compte à présent qu'il se trouvait dans un état d'illusion hypnotique lorsqu'il sautillait désespérément d'une
branche à l'autre. Maintenant qu'il sait que c'est lui l'oiseau majestueux, il est au-dessus de l'exaltation et du chagrin. Il ne recherche plus le bonheur à l'extérieur de lui-même -- son véritable soi est le bonheur même !
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18.09.2007
Citation du jour

Qu'est-ce que le bonheur ? Un émerveillement qui se dit à lui-même adieu.
[Pascal Quignard]
14:55 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : émerveillement, bonheur, citation, Quignard
17.09.2007
Pour faire le portrait d'un oiseau

Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi bien mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
Faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
c'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
Jacques Prévert
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Émerveillement ordinaire
Entretien avec Daniel Odier
Nouvelles Clés : Tradition indienne d’origine lointaine, voie spirituelle toujours d’actualité, système de pratiques énergétiques et sexuelles : dès que l’on parle de tantrisme, en Occident, la confusion règne... À la lumière de votre expérience, qu’est-ce que le tantrisme ?
Daniel Odier : Le tantra est, pour moi, une voie millénaire et absolue en laquelle chacun est « reconnu » comme ayant en son propre cœur les attributs de la divinité (« Reconnaissance spontanée » : c’est le sens du mot Pratyabhijnâ, l’école dont j’ai reçu la transmission de mon maître cachemirien, la yogini Devî). Le Soi est Shiva, la conscience porte en elle l’essence du divin. La voie consiste à reconnaître cette essence en soi, par l’enseignement ou de manière spontanée.
N. C. : Rien à voir, donc, avec les pratiques ou thérapies sexuelles qui ne cessent de se multiplier sous le nom de « Tantra » ?
D. O. : Pour moi, il n’y a pas de tantra sans transmission et sans lignée qui remonte à la source, et toute la confusion vient de là. Les lignées du « néo-tantra » ne remontent pas en deçà de leurs initiateurs, elles ont une trentaine d’années. Depuis toujours, le mot « tantra » a fasciné, et les écoles les plus étranges s’en sont réclamées. Il y a eu des sectes qui promulguaient le meurtre rituel, comme les fameux Thugs, dont l’origine remonte au Moyen-Âge et qui se transformèrent en guerilleros contre les colons anglais, mais aussi d’autres sectes pour lesquelles le cannibalisme ou la violence contre les brahmanes faisaient acquérir des mérites spirituels... La force du tantra, c’est qu’il balaye toutes les déviances apparues depuis un ou deux millénaires. Les déviances contemporaines sont très « soft » et mineures, en importance si ce n’est en nombre, et si naïves qu’elles se sont toutes accrochées à la sexualité, qui est vraiment le miroir aux alouettes contemporain. Mais on peut comprendre ce désir de transformer une voie millénaire d’une profondeur et d’une subtilité incomparables en « prêt à jouir » spirituel : c’est notre tendance générale actuelle. Elle vient simplement de l’ignorance et de l’absence de filiation. Ceux qui prétendent l’enseigner n’ont même pas eu accès à la partie « sexuelle » des enseignements auxquels ils se croient rattachés, et qui dans la tradition n’est enseignée que de manière exceptionnelle. Elle n’est d’ailleurs absolument pas indispensable, et on peut parcourir toute la voie traditionnelle sans qu’elle ait lieu.Il y a donc un leurre total. Les thérapies sexuelles telles qu’elles sont apparues dans les années soixante ont leur valeur propre, leurs connaissances profondes des mécanismes sexuels et de leurs techniques. Elles n’ont pas besoin du passeport mystique. Pourquoi leur accoler le mot « tantra » ?
N. C. : D’où vient, pourtant, que le tantrisme véhicule une image à ce point associée à la sexualité ?
D. O. : La sexualité du tantrika, c’est le rapport de toute la sensorialité avec le monde. C’est le frémissement (spanda) qui naît lorsque le désir se satisfait de sa propre incandescence en ayant abandonné toute idée d’atteindre un être ou un objet. Il y a alors complétude. Un être qui a besoin de l’autre pour masquer son incomplétude, ou pour la nourrir, ne connaît que des « rapports sexuels », une tentative illusoire d’achèvement qui tient du cannibalisme mutuel et porte en lui de la violence, du désespoir et une certaine forme de désillusion, de beauté tragique, qui est d’ailleurs l’une des matières premières de l’art. Pour celui qui est sur la voie tantrique, l’union sexuelle peut être une manière de jeu merveilleux qui commence à être vécu, par instants de grâce, comme une expérience directe, sans que la pensée différenciatrice s’impose. C’est un jeu passionné sur un terrain accidenté où l’aspirant touche aux limites de son abandon, au surgissement de la pensée, au blocage de la spontanéité, au manque de confiance qu’il peut avoir quant à la sagesse de son propre corps. Lorsque cela peut être vécu de cette manière, c’est une ascèse, car on s’aperçoit très vite de nos limitations, de nos projections, de notre solitude que nous cherchons à masquer au lieu de la vivre. Aller au fond de sa solitude, c’est voir qu’elle est une construction mentale et la faire éclore dans l’expérience non-duelle. Ces jeux nous aident à frôler l’essence des choses et, lorsque la paix profonde de la yogini accomplie touche la paix profonde du yogin, se révèle la puissance de la Shakti qu’on appelle Kundalini. À cet instant, il n’y a pas de dualité, pas de début, pas de fin, pas de « rapport », mais un frémissement qui, comme l’amour, ne saurait naître, atteindre son acmé puis disparaître. Lorsqu’il y a sexualité, il n’y a plus d’espace-temps. Il ne s’agit pas de transcender le désir mais, au contraire, de le porter à une telle incandescence qu’il inclut « l’autre » dans son propre frémissement.
N. C. : On parle souvent de « voie de la main droite » et « voie de la main gauche ». Qu’en est-il de cette distinction ?
D. O. : Dans les réunions tantriques, au Cachemire, les adeptes qui pratiquent le rituel sexuel sont placés à la gauche du maître, les autres à sa droite. Comme ils sont assis en cercle, il y a un moment où la gauche n’est plus différente de la droite... Par extension, ceux qui pratiquent les trois M, c’est à dire consomment de la viande (mâmsa) à l’occasion, de l’alcool (madya) ou des substances hallucinogènes, et pratiquent l’union sexuelle (maithuna) sont considérés comme pratiquants de la main gauche. Mais, plus généralement, on peut dire qu’un maître authentique pratique avec l’intégralité de ce qui est, et que, même sans avoir reçu de transmission sexuelle, on peut être considéré comme pratiquant de la main gauche lorsque les sentiments violents sont intégrés à la voie. Même le maître le plus doux sera, à l’occasion, un maître de la main gauche, lorsqu’il faudra que le disciple affronte sa peur fondamentale. Fondamentalement, ce sont des divisions d’universitaires puritains qui se servent de cette dualité pour condamner la voie de la main gauche. Ces divisions ne correspondent pas à la réalité.
N. C. : Vous-même, vous avez reçu cette initiation à maithuna. Vous l’évoquez dans votre livre. La transmettez-vous ?
D. O. : Je ne me sens pas encore la capacité de la transmettre, car je sais ce qu’elle est en réalité. Les vrais chercheurs n’aspirent pas à l’union sexuelle avec celui qu’ils suivent, mais à la conscience du Soi. Je les respecte. Lorsqu’il n’y a ni tabous, ni puritanisme, ni soif de pouvoir, ni prétention à être un maître, ni limite, il n’y a pas de passage à l’acte, tout n’est qu’harmonie, grâce et spontanéité.
N. C. : Quel est le rôle du maître, dans la tradition tantrique ?
D. O. : Dans un sens profond, le maître n’est que le miroir de notre propre liberté fondamentale. Il n’est jamais un intercesseur, il n’a rien à nous donner, nous avons tout en nous. On dit qu’une sadhana commence lorsque le disciple comprend qu’il n’est pas différent du maître. Il n’y a donc jamais d’allégeance. On peut dire que les maîtres tantriques sont là pour faire éclater le syndrome de soumission. Un maître nous pousse à l’examen, à la critique, à la vigilance, à l’irrespect, au non-conformisme, d’autant plus qu’il accepte et montre que le travail est incessant, même pour lui. Aucun maître tantrique ne devrait d’ailleurs se présenter comme un maître, puisqu’il n’a rien à transmettre. Tout est déjà présent chez le disciple. Ce qui se manifeste dans ce rapport, c’est de l’amour sans objet qui dissipe simplement les brumes et les opacités qui nous faisaient croire que quelqu’un allait nous libérer. On se met à l’écho de la spontanéité de celui qui nous accompagne dans cette reconnaissance, pour nous faire goûter à la liberté d’être.
N. C. : Quelles sont les qualités requises pour suivre cette voie ?
D. O. : L’incandescence, la passion, l’acceptation intégrale de ce qui constitue l’être humain, l’ombre et la lumière. L’allergie aux groupes, aux préceptes, à l’obéissance, à la purification, aux croyances de toutes sortes, à tout attrait New Age. Le doute par rapport au maître, l’absence de doute par rapport à ses propres capacités. Le simple désir de ne rien être d’autre qu’un être ordinaire jouissant de l’intégralité de ses capacités au sein d’une société telle qu’elle est. Il n’y a pas de place, dans le tantrisme, pour le surhomme détenteur de secrets et de pouvoirs extraordinaires ; donc pas de place pour le rêve romantique du sacré. Rien que la réalité intégrale.
N. C. : Pas de place, non plus, pour cet autre rêve romantique d’une relation amoureuse « épanouie », « sacralisée » par la pratique tantrique ?
D. O. : Encore une fois, nous avons affaire à un fantasme d’Occidental. La sexualité est, dans l’égalité avec toute autre manifestation de la sensorialité, un lieu de Conscience. D’ailleurs, dans les pratiques du Vijnânabhairava tantra, sur cent-vingt ou cent-trente pratiques, il n’y en a que trois qui concernent maithuna. C’est dire à quel point la sexualité, dans le sens où nous l’entendons habituellement, est intégrée au tout. Pratiquement, il y a un abandon au souffle profond, qui fait qu’il n’y a plus de différence entre maître et disciple. À ce point, l’identité se fête par la Grande Union. Alors, l’orgasme n’a plus besoin de la détente de l’éjaculation, car le tantrika a intégré l’énergie féminine. L’idéal tantrique est celui de l’intégration de la dualité homme-femme dans la plénitude. Shiva est souvent représenté comme un hermaphrodite. Il est capital de bien comprendre qu’on ne dévoile pas la Conscience à coups d’exercices énergétiques, d’agitation, de gesticulations, de danses pseudo-chamaniques et autres friandises du « faire », mais par la lente et douce émergence de l’amour sans objet, qui attend paisiblement que nous cessions de poursuivre l’inatteignable.
N. C. : En quoi la sâdhana du tantrisme peut-elle convenir aux Occidentaux ?
D. O. : Le tantrikâ considère qu’entrer dans la voie, c’est accepter son corps, sa sensorialité, ses émotions et ses pensées comme le lieu même de l’éveil. Mais il considère également que ce noyau de conscience incandescent est sous-jacent à toute manifestation de l’univers. Tout n’est que conscience, pour lui. Sa pratique est donc de laisser affleurer la conscience dans tous les mouvements de la vie, afin que la conscience intérieure et la conscience extérieure s’unifient dans leur réalité commune, et que cesse la perception fallacieuse de la dualité. Cette non-séparation du tantrikâ et de l’univers me paraît merveilleusement adaptée à tous ceux qui sont insatisfaits par les dogmes, les croyances et l’assujettissement à une autorité religieuse. Pourtant, c’est une voie difficile, car elle passe par l’abandon de tous les points d’ancrage et nous, les Occidentaux, en avons beaucoup. Ce n’est surtout pas une voie de facilité, et nous aimons la facilité ; nous aimons tout ce qui nous détourne de notre solitude. C’est une voie théoriquement simple mais pratiquement ardue, parce que non fantasmatique, fondée uniquement sur la Réalité au sein de la société, sans aucune échappatoire, sans possibilité de fuite dans le merveilleux, le rituel, la magie, les vies antérieures, les autres mondes, la métaphysique.
N. C. : Nombre de ceux qui cherchent une voie spirituelle sont motivés par un manque, un vide qu’ils disent ressentir dans leur vie. Ils espèrent un soulagement.
D. O. : La vie est insupportable tant qu’on ne la vit pas. La pratique n’est rien d’autre que la présence à la réalité. Lorsqu’on est présent, la lumière et la joie se dégagent de la banalité même, donc n’importe quelle perception, n’importe quelle émotion, n’importe quelle pensée, n’importe quelle action nous réveille à notre propre plénitude. C’est ce que nous appelons « l’inversion du support ». La vie ne change pas : c’est notre regard qui se modifie.
N. C. : Qu’est-ce que la pratique tantrique a changé dans votre vie ?
D. O. : Je suis passé de l’absence et de l’automatisme généralisé à la présence progressive, donc à la sensibilité toujours plus profonde de ce qui est là, spatial, étincelant, entrecoupé de moments d’absence qui sont considérés comme des préludes au rejaillissement de la Conscience. La culpabilité s’est graduellement éteinte et la spontanéité s’est accrue. Lorsqu’il y a ouverture, je peux accepter mon trouble ou mon absence.
L’émerveillement devant la réalité croît de jour en jour, les contacts sensoriels sont de plus en plus fins, si bien que tout fait entrer en frémissement. Les émotions ne sont plus antagonistes à la voie mais, libérées, elles deviennent au contraire son véhicule. La libre circulation des choses est de moins en moins bloquée par le mental, et la joie jaillit spontanément. L’action est plus immédiate, plus limpide. Il y a plus de lenteur, de grâce, de non-réactivité. La conscience des blocages est rapide, et l’auto-libération des phénomènes plus habituelle.
N. C. : Et dans la relation amoureuse ?
D. O. : Dans la relation amoureuse, ou dans la relation à « l’autre », cet « autre » disparaît en nous comme nous disparaissons en lui, dans le même mouvement. Il n’y a donc plus de projections. Reste l’amour, non de quelque chose ou de quelqu’un, mais l’amour tout court. Disons, plus simplement, qu’il y a une reconnaissance presque constante d’être en vie.
Maithuna, le rituel d’union sexuelle
L’initiation telle que je l’ai reçue est celle du frémissement de tous les sens, qui retournent ainsi à leur demeure qu’est la Conscience. Pour le tantrika, il n’y a pas de différence entre un rapport sexuel génital et le rapport sensoriel que nous entretenons avec la réalité qui nous entoure. Pour lui, l’activité ne mène pas à la Conscience : elle en procède, et y retourne, après s’être unie à l’objet. Rien ne vient de l’extérieur. La Conscience coule telle une source vers le monde, le touche profondément, en son noyau incandescent et frémissant, et revient à la Conscience dans une circulation continue. Maithuna est la reconnaissance que cette liberté est déjà atteinte par l’aspirant, et que le fruit du yoga est mûr. En aucun cas ce n’est un rituel dans le sens d’un acte magique qui permettrait de goûter à un état de plénitude qui nous ferait défaut. Pour prétendre à l’initiation, il faut avoir réalisé que le désir ne saurait se satisfaire d’un objet, et que l’incandescence est ce qui demeure quand le désir de quelque chose est consumé. Le samâdhi frémissant et continu est la porte étroite d’accès à maithuna, car l’union symbolise l’union préalable du tantrika et de l’univers. Beaucoup de maîtres la donnent d’ailleurs par le regard, le rêve lucide, le contact non génital, la voix ou l’esprit.
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16.09.2007
Frapper l'égo d'émerveillement
L'ego, création mentale
Le corps, le mental, les émotions, la personnalité, voici réuni le bien nommé ego, celui dont on parle tant, mais qu'on ne voit pas toujours, tapi dans l'ombre, tel un zébulon qui sort de sa boîte lorsque les circonstances le demandent. Quelle est la nature de cet ego? Quelle relation a-t-il avec l'expérience spirituelle?
Pour simplifier, on peut dire que l'ego est une pensée. Cette pensée est nommée « moi ». On la retrouve à l'en-tête de la plupart des paroles et autres pensées qui commencent inlassablement par « moi, je… ». Cette pensée-moi est centrale et prioritaire, retrouvée constamment, telle une inlassable mélopée qui se répète au fil du temps. Je suis cela, je suis cette pensée-moi. Telle est l'attitude courante, qui fait que nous nous identifions pleinement à cette pensée, à ce corps qui la supporte, et à cette personnalité qui l'exprime.
L'identification est la tendance de faire un avec. Je fais un avec cette pensée-moi. Cette pensée et moi sommes un. N’est-ce pas la base même de ce que l'on pourrait nommer l'illusion primordiale, cette funeste habitude de se prendre pour ce que nous ne sommes pas ?
Le regard, attribut de la conscience
En effet, nous observons le spectacle du corps et de la pensée en mouvement, mais oublions que nous en sommes le spectateur. Cela signifie donc qu'il y a un regard qui contemple ce corps et ce mental. Et nous avons omis de le comptabiliser dans notre histoire. Nous parlons donc de manière éloquente et abondante de ce moi et de son histoire, et oublions que nous en parlons comme quelqu'un qui serait face à nous, que nous contemplerions depuis le piédestal du regard attentif.
Mais où se situe donc ce regard attentif ? Peut-on le localiser dans un point précis du corps, dans le cerveau, les yeux ou les oreilles ? En fait, non. Il est impossible de localiser le regard. Chaque affirmation de localisation sera contredite par une évidence que le regard contemple la totalité des lieux, mais qu'il est, lui-même, nulle part. Moi en tant que regard je suis nulle part.
L'habitude de se localiser dans l'espace et dans le temps est tributaire de l'identification à la pensée-moi. Mais dans les moments où le mental est silencieux, dans les moments de sommeil profond, puis-je me localiser ? Ces moments ont la particularité de s'accompagner de la perte du sentiment du moi individualisé.
L'émerveillement, ouverture à la grâce
Nous pouvons avoir aussi ce même ressenti face à un spectacle émerveillant, dans lequel tous nos sens sont en éveil et notre mental suspendu, comme on serait suspendu en attendant la note qui suit la musique qui nous est familière.
Le sentiment d'émerveillement a ceci de particulier qu'il se rapproche de l'expérience spirituelle. Ce qui les unit est la suspension mentale, le silence de l'esprit, qui nous fait perdre le sens de l'individualité, et, de ce fait, nous unit à la totalité.
Les prières, rituels et méditations viennent à point pour renforcer cette expérience du non-moi, pendant laquelle « je » n'est pas, je ne suis pas et pourtant je me sais être, puisqu'à chaque instant le sentiment d'être est toujours présent, qu'il s'accompagne ou non de pensées. La pratique spirituelle peut ainsi affirmer une expérience intuitive, venant affirmer que le moi et le tout ne sont pas deux entités séparées, mais une seule et même réalité.
L'écueil de la mécanicité
Comme toute pratique, si elle est faite de manière mécanisée, en perdant le sens du merveilleux qui la soutient, elle perd son sens, et devient inutile et encombrante. Encombrante, car elle occupe l'esprit, qui doit accomplir ce qui lui a été imposé, inutile car elle nous éloigne de la fraîcheur et de la grâce qui nous avaient touchés lors de ce recueillement spontané dans l'église désertée.
La mécanicité et la spiritualité ne font pas bon ménage. Quand l'une arrive, l'autre s'en va. C'est en cela que les religions éloignent parfois de ce pour quoi elles sont faites, à savoir réunir l'être avec la réalité de ce qu'il est, et non le maintenir dans l'attente d'un but éloigné. La religion peut, bien sûr, être revue et corrigée, à la lumière d'une ardente aspiration spirituelle, mais le collectif fait parfois entrave à ce qui ne peut se révéler que dans le creuset intime de l'être.
22:25 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ego, corps, mental, emerveillement, grâce, mécanicité
Citation du jour

Je préfère me débarrasser des faux enchantements pour pouvoir m'émerveiller des vrais miracles!
[Pierre Bourdieu]
00:19 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.09.2007
« Et si nous courions sur la lune… »
Entrevue avec le Père Georges Passelecq dans le cadre de l’émission RTBF
« Et si nous courions sur la lune… », juin 1993.
« JL » journaliste
« GP » Georges Passelecq
JL : J’ai le plaisir d’accueillir ce mercredi soir Georges Passelecq. Vous êtes moine à Maredsous. Est-ce qu’il est correct de vous présenter comme cela. Vous êtes avant tout un homme, ou vous êtes avant tout un moine. Dites-moi
GP : Un moine, oui, c’est la dénomination habituelle.
JL : C’est tout à fait prioritaire ?
GP : Ah oui, c’est ma vocation. Il y a tout de même un grand nombre d’années que je vis au monastère, par conséquent c’est comme cela que je dois apparaître en public, je n’ai pas à cacher quoi que ce soit. J’abats mes cartes, si vous voulez.
JL : La vie en abbaye, de l’extérieur, peut sembler à beaucoup de personnes une vie coupée du cours du monde. Ce n’est pas le cas du tout.
GP : Non, non, ça, c’était bon pour le Moyen âge. Mais on a fortement évolué. Et avec le monde contemporain, le contact avec le monde est régulier, habituel et d’ailleurs bienvenu.
JL : Donc, pour vous, Maredsous n’est pas l’espace d’une retraite systématique.
GP : Non, mais c’est un foyer de vie intellectuelle, spirituelle, religieuse, voire mystique, ça dépend de chacun, mais qui entretient ce qu’on appelle la vie intérieure.
JL : La vie intellectuelle est votre souci principal, votre verbe principal, votre mobile principal ?
GP : Toute ma carrière. Depuis 1946 je suis dans les études bibliques de manière complète, et la prédication, par conséquent des recherches d’ordre d’histoire religieuse, ou bien de culture religieuse et d’études bibliques particulières.
JL : Vous avez réalisé notamment une traduction de la Bible.
GP : C’est exact. Entre 1946, mon retour d’Allemagne, jusque1951, j’ai traduit la totalité de la Bible, depuis l’hébreu, le grec, le latin et qui a paru à ce moment-là sous le nom de Bible de Maredsous.
JL : Quelles intentions particulières nourrissiez-vous dans ce travail de traduction ?
GP : L’intention principale c’est que la Bible soit accessible à des personnes non cultivées sur le plan supérieur. Par conséquent, l’usage d’un vocabulaire et d’un style qui ne soient ni pédants ni scientifques.
JL : Est-ce que vous avez eu des échos, du courrier, par exemple, de lecteurs, qui étaient surpris eux-mêmes de découvrir une lecture possible de la Bible ?
GP : à l’époque, mais ça fait 1951, nous sommes en 1993. Quarante deux ans… on n’écrit plus après 42 ans à un auteur et à un traducteur.
JL : Je pensais à l’époque, évidemment.
GP : Oui, à l’époque. Cela a fait un peu de sensation à l’époque, surtout que l’édition s’était vendue à un prix qui battait la concurrence, si vous voulez, parce que volontairement c’était une intention de mettre à la disposition le texte sacré.
JL : Georges Passelecq, j’aimerais bien que l’on passe par la question du vocabulaire. Je sais que vous y tenez aussi. Je sais que vous tenez à ce que l’on distingue le terme d’émerveillement d’autres synonymes ou d’autres termes que l’on aurait tendance à utiliser comme synonymes et auquel vous vous accordez une valeur particulière. Je sais aussi que vous m’avez demandé que, si musique il y avait dans cette heure que nous partageons, elle soit une musique choisie et qu’elle ait un rapport avec l’émerveillement. Puis-je vous demander de présenter cette musique que vous avez choisi de nous faire écouter en tout début d’émission ?
GP : Ce n’est pas un choix de priorité musicale ou d’esthétique particulière. J’ai choisi une phrase ou plutôt le thème majeur de l’Adagio du Concerto numéro 2 de Rachmaninoff, étant donné qu’il est intériorisé, qu’il est discret. C’est la seule raison. Et j’ai parlé aussi de musique en disant que je n’aimerais pas que la conversation soit interrompue parce que je ne vois pas le rapport entre une philosophie du thème que vous m’avez présenté, c’est-à-direl’émerveillement, avec des musique particulières. C’est un autre sujet, cela peut faire l’objet d’une autre séance. Mais alors on choisirait chaque fois un thème musical approprié à ce que l’on discute.
MUSIQUE
JL : Nous sommes ensemble (...) pour tenter de cerner une notion bien particulière qui est celle de l’émerveillement. L’émerveillement, c’est un mot que l’on pourrait prendre pour une sensation, pour une émotion intellectuelle, pour une émotion esthétique. Et pour vous, Georges Passelecq, l’émerveillement se distingue de certains de ces synonymes apparents. Pourquoi ? à quoi vous fait penser ce thème de l’émerveillement ?
GP : Nous nous lançons maintenant dans ce qu’on pourrait appeler une discussion philosophique, un dialogue. Je vais d’ailleurs vous faire une petite réflexion psychologique immédiate pour me justifier. Je suis effarouché. Effarouché et intimidé. Autant j’aimerais ou j’aime discuter avec quelqu’un face à face un problème, des problèmes, même des choses délicates ou intimes, autant je suis rétif par tempérament aux enregistrements … parce qu’on n’est pas deux : on est trois. Et je déteste le trou. Le trou, c’est l’entonnoir dans lequel on est obligé de jeter sa pensée. Pour moi c’est une image de l’irrécupérable. Il n’y a plus rien à faire et ça part sur les ondes. Alors, je suis intimidé, je préfère le dire tout de suite.
Cela dit, quand on prend le risque de discuter un sujet pareil c’est-à-dire l’émerveillement, on ne peut pas faire l’économie d’une mise au point terminologique. J’entends : il faut que nous soyons d’accord sur le sens des mots. émerveillement implique pour moi merveille et merveilleux. Et d’autre part « être émerveillé » c’est autre chose qu’être dans l’admiration. Parlez-moi d’émerveillement et je vois trotter sur l’horizon de ma plage de mémoire toute une sarabande de concepts, d’idées et d’images qui me font penser à ces petits bonshommes du peintre Folon que l’on a vus longtemps sur l’écran de la télévision en fin d’émissions en France. Alors, les voici : admirable, étonnant, étourdissant, extraordinaire, charmant, éblouissant, mirobolant, prodigieux, mirifique, surprise, stupéfaction, enthousiasme, ravissement, exaltation, enchantement, féerique, magique, fabuleux, fantastique, fascination, sublime. Voilà.
De même, à partir de merveille : les jardins suspendus de Babylone, les Pyramides, le Colosse de Rhodes, le Phare d’Alexandrie, le Zeus de Phydias.
Et encore, maintenant, des expressions : « Pic de la Mirandole, la merveille de son siècle » , « promettre monts et merveilles », « Monsieur, cet armagnac est une véritable merveille », « Il parle français à merveille », « Alice au Pays des merveilles ». Vous voyez, c’est copieux.
J’ai consulté Littré. « Merveille : ce qui cause une intense admiration, qui étonne et séduit par des qualités éminentes, exceptionnelles, hors des normes de la nature »...
et Descartes : émerveillement : une surprise qui provoque la recherche permanente et qui devient un sentiment de joie devant une réalité exceptionnellement (voilà le mot) riche.
Mais alors, il importe de distinguer l’émerveillement de l’admiration. Et je procède par des exemples. J’admire un produit de l’art technique : l’horloge de la cathédrale de Strasbourg. J’admire les prouesses d’un acrobate. J’admire telle toile d’un maître italien de la peinture en trompe l’œil. J’admire l’art de la fugue ou l’offrande musicale de Jean-Sébastien Bach. Mais par contre, je reste muet de stupéfaction devant le ciel étoilé, émerveillé par les pommiers en fleurs de Vincent Van Gogh, par la Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach ou par le Temple de Karnak.
La différence, c’est celle qu’il y a entre la prose et la poésie. C’est un supplément d’âme.
Cela dit, il semble que si on parle d’émerveillement, il faut nécessairement, présumer l’existence d’un objet, d’une personne, d’un événement sur le/ou la-quelle il se fixe. Je propose que ce soit le monde. L’univers peut être regardé, considéré ou contemplé selon diverses catégories parmi lesquelles je sélectionne le danger, le charme, le mystère, le merveilleux et le sublime.
D’autre part je confondrais volontiers univers et nature et dans celle-ci je distinguerais trois aspects qui forcent l’attention de l’homme. C’est la puissance, la beauté et la majesté.
JL : Des notions qui ont en commun quelque chose comme un dépassement ?
GP : Oui, quelque chose qui dépasse. Je crois que nous allons y venir par la force des choses et le fil du raisonnement. Est-il question de prendre contact avec le monde, on peut ou bien l’exploiter, ou bien en jouir, ou bien le craindre. Et où se situe l’émerveillement ? Permettez que je raisonne le problème et j’aimerais commencer par son aspect négatif. On considère trop souvent que le principal mérite de la nature est son utilité. En conséquence, l’utilisation des ressources de la nature et du monde constituerait la principale raison d’être de l’activité humaine. C’est ce que suggère la désignation anthropologique : « homo faber », c’est-à-dire un animal qui fabrique des instruments, à qui l’univers apparaît comme un gigantesque étui à outils, dont la seule raison d’être est de satisfaire à ses besoins. Si bien que, si les anciens grecs étudiaient pour savoir, si les hébreux étudiaient pour adorer, le homo faber étudie pour utiliser. Il semble alors qu’il ne puisse plus justifier les valeurs autrement qu’en fonction de l’efficacité. Connaissance signifie réussite. L’homme cherche un degré maximum de confort en échange d’une dépense minimum d’énergie. Dans ces conditions tout peut être réduit à des chiffres. Et alors règne sa majesté l’ordinateur.
JL : (riant) ....que visiblement vous appréciez !
GP : oui et non
JL : ... que vous admirez, qui ne vous émerveille pas, par contre.
GP : Que j’admire. Je ne suis pas émerveillé, justement. L’homme a foi dans les statistiques que l’ordinateur produit et il déteste l’idée de mystère qui bien entendu échappe à l’ordinateur. c’est-à-dire que celui-ci est un esclave parfaitement obéissant mais inexorablement bête. Bête comme un boulet de canon. Depuis le triomphe qu’a provoqué l’invention de l’hypothèse Big Bang par les astrophysiciens l’homme s’imagine pouvoir bientôt expliquer le fond de tous les mystères. Naïf. Il oublie que nous sommes entourés de toutes parts par des choses que nous pouvons peut-être percevoir - et encore ! - mais en tout cas ne pas comprendre. Pourquoi ? Parce que la raison est un mystère pour elle-même. Les réalisations de l’intelligence dans le domaine scientifique sont éblouissantes au point que l’homme va bientôt se croire le maître de la terre. Or il demeure aveugle aux vraies valeurs. Et malgré tout cela l’angoisse plane dans l’humanité, laquelle humanité ressemble à la population d’une basse cour où le coq pousse le cri d’alarme à l’approche de l’épervier. Et ainsi l’homme a peur de l’homme. Sa propre puissance le terrifie. Notre civilisation s’est montrée incapable d’endiguer la marée de la cruauté et de la violence. Dans la conscience humaine, les valeurs se confondent avec les besoins. Si le monde n’est qu’une simple occasion de puissance vers laquelle tous se ruent avec férocité, alors la seule divinité à laquelle nous puissions prétendre ne saurait être que le veau d’or. Si nous tenons le monde pour une boîte à outils, la nature devient incapable de nous montrer autre chose qu’elle même. Car c’est seulement dans la mesure où nous ressentons son mystère et sa majesté qu’elle nous invite à regarder au-delà d’elle même. Il est donc urgent que l’on engage la conscience de la majesté et du sublime à retrouver sa place dans l’esprit humain.
Nos écoles. Nos écoles enseignent l’exploitation de la réalité sous son aspect de puissance. On y essaie parfois de développer le sens de la beauté. Mais il n’existe aucune éducation au sublime. Nous enseignons aux enfants comment on mesure et comment on pèse; et nous omettons de leur expliquer comment on admire et comment on s’émerveille. Le sens du sublime, qui est le signe de la grandeur de l’âme humaine, est un don ... rare, précieux, qu’il convient de cultiver. Sans lui, le monde reste plat et vide. Et permettez que je prenne mon exemple dans la Bible. Le thème majeur de cette poésie n’est pas le charme de la nature, mais sa majesté. Et ce que cette poésie s’applique à enseigner et à célébrer c’est le caractère sublime du monde.
JL : Comment est-ce qu’à votre avis on peut inviter un enfant - puisque vous parlez d’éducation au sublime, d’initiation - à votre avis par quel moyen peut-on inviter à ouvrir le bon œil, à tendre la bonne oreille et à ouvrir peut être le cœur aussi ?
GP Mon métier n’est pas celui de pédagogue. J’ai perdu contact avec la jeunesse depuis longtemps bien que j’ai été professeur pendant quelques années (latin et grec et français). Mais là je crois qu’il y a moyen de le faire – et c’est une longue éducation qui doit se faire sans que l’enfant s’en doute. C’est par l’attitude du professeur, c’est par l’expression de sa propre réaction à la réalité que passe le message. Ce n’est pas un message qu’on peut exprimer dans un manuel.
JL : Vous avez sans doute une conception très noble du professeur ou de l’humain en général ?
GP : Ah oui, bien sûr. Oui, oui, oui. C’est une des plus nobles professions, d’ailleurs. Les grands ont été des enseignants. Bouddha a été un enseignant, Jésus Christ a été un enseignant, Confucius a été un enseignant, par exemple. Mais je reviens maintenant si vous permettez à la notion de sublime qui a été soulevée il y a quelques instants. Je la conçois comme une forme de beauté, beauté qui est et spéciale et mystérieuse et laquelle implique les notions de grandeur, d’immensité, d’obscurité, de majesté, voire de menace et de danger. Devant cette beauté, on ressent une sorte de stupéfaction, d’effroi, et précisément d’émerveillement. Cela s’applique aux produits du génie, génie humain s’entend, à la conduite morale, à l’œuvre d’art tout à fait comme à la nature elle-même telle qu’elle est. Un auteur latin tardif, un certain Longin, considérant que l’homme a le pouvoir de répondre à ce sublime, en déduit la grandeur (c’est une citation) spirituelle de l’âme humaine. Et il ajoute dans la même foulée que la portée de la pénétration de l’entendement humain outrepasse la dimension de l’univers ; et que l’esprit de l’homme fait craquer les bornes du monde matériel. Et s’il fallait citer le passage complet, il ajoute encore : « la nature ne nous pousse pas à admirer un petit ruisseau qui fait tourner une roue mais le Nil, le Danube ou le Rhin de même que le soleil et les étoiles nous étonnent et l’Etna en éruption force notre admiration. » fin de citation.
C’est de bonne philosophie. Mais encore un autre, Kant, tente une définition. « Est sublime », écrit-il, « ce qui est grand au delà de toute compréhension, ce en regard de quoi tout le reste est petit - et spécifiquement les aspects de la nature dont la contemplation nous dirige précisément vers l’idée de l’infini ».
Mais ces définitions ne me satisfont pas. Le sublime ne s’oppose pas à la beauté, il ne doit pas davantage être considéré comme une catégorie exclusivement esthétique. Non. Si l’expérience de sublime peut être ressentie sous l’angle de la beauté, elle peut l’être aussi dans les approches de la vérité et dans les actes de pure bonté. Et dans ces cas-là, le sublime, nous le voyons, mais nous sommes incapables de l’appréhender.
JL : Il acquiert une valeur éthique, dans ce cas ?
GP : Exactement. Il est des choses qui dans leur silence font allusion à une signification qui les dépasse. Cette allusion, cet appel discret constitue, me semble-t-il, le sublime. Il est en même temps alors la justification ultime de la réalité. Il est ce que nos mots, nos concepts, nos catégories mentales n’atteindront jamais, que ce soit dans le domaine de l’art, de la pensée ou précisément de la conduite généreuse (et nous sommes dans l’éthique). Il est ce dont se nourrissent les âmes des artistes, les âmes des penseurs et les âmes des saints. C’est ainsi qu’il n’est pas nécessairement lié à l’énorme et aux dimensions écrasantes. Il peut être senti à propos de l’œil d’un insecte ou d’une seule goutte d’eau. Un myosotis, un flocon de neige peuvent faire naître en nous le sens du merveilleux qui est précisément notre réponse au sublime.
JL : Est ce que vous pensez que le sublime est une notion accessible à tous ? J’aurais envie de dire : est-ce que l’éthique est d’un accès démocratique ? Ou encore une fois est-ce qu’il faut que cela passe par un enseignement, par une initiation ; et donc, finalement, on va se retrouver avec un petit groupe d’hommes qui partageront les mêmes aspirations...
GP : Non, non. Le sublime est lié à la candeur. Mais j’en dirai un mot tout à l’heure, à propos des enfants, si nous avons le temps. Parce que je crois que ce n’est pas une catégorie intellectuelle, c’est une catégorie humaine. Nous sommes dans la parole de l’Evangile : « Je te bénis, père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et que tu les as révélées aux petits ». Je crois que c’est la réponse à votre question.
JL : Est-ce que vous pensez que la foi participe de cet appel du sublime, de cette interpellation du sublime chez l’homme ?
GP : Oui, oui, évidemment. Indiscutablement. Et cela dit, il faut encore aller plus loin. Le sublime n’est pas un aspect ultime de la réalité, c’est-à-dire une qualité significative par elle-même. Il peut encore représenter quelque chose de plus grand que lui-même. Il peut être lié avec quelque chose qui le dépasse et que les yeux ne pourront jamais voir. Je dirais que le sublime n’est en soi ni une chose ni une qualité. Il est un événement, une merveille, un acte, voire un drame. Car, invisiblement, ce qui paraît parfaitement naturel, tel la germination d’une plante, est tout simplement merveilleux. C’est pourquoi la vraie réponse au sublime ce n’est pas seulement un (...... coupure fin de cassette, au lecteur de compléter la phrase).
(...) la platitude et l’indifférence au sublime, donc la grossièreté qui consiste à tenir les choses pour établies. Or, dans l’univers, il n’est rien qui arrive de soi. L’homme moderne, le pauvre, est affecté d’une tendance à croire d’une part que tout peut être expliqué, que la réalité est somme toute une affaire assez simple où il suffit de mettre un peu d’ordre pour y voir clair ; et d’autre part que le monde contient en lui même sa propre explication et que toute les énigmes peuvent être résolues. Alors il n’y a plus d’émerveillement. Au mieux il n’y a plus que le simple effet de la nouveauté sur des esprits indifférents. Je parle de cette tournure d’esprit maintenant qui croit qu’on pourra tout expliquer. En tout cas je crois qu’elles se rencontrent plus souvent et davantage dans des ouvrages de vulgarisation, donc de deuxième classe, que parmi les œuvres des vrais savants. J’entends des savants créateurs. Je crois que Newton, Pascal, Pasteur, Einstein se sont plutôt considérés comme des enfants qui en folâtrant ont ramassé quelques beaux coquillages sur la grève d’un océan d’incompréhensibilité. J’ai dit « des enfants ». à noter aussi que, de manière générale, beaucoup de gens ne découvrent pas volontiers ni pas facilement la grandeur et le merveilleux dans les choses qui leurs sont familières. Et pourtant il y a des lois qui règlent le cours des événements naturels. Mais le fin du fin en matière d’émerveillement se trouve précisément dans une surprise chaque fois et perpétuellement renouvelée devant le fait que justement il existe des événements. On cite, mais je ne l’ai pas vérifié, Platon déclarant que c’est par l’émerveillement que débute la philosophie. Un peu comme l’homme qui dit : « tiens, pas possible, comment se fait-il que ? ». C’est le propre de l’homme à l’esprit borné de ne pas remarquer que l’existence présente des mystères. Et c’est comme ça que l’étonnement est le prélude obligé du connaître. Mais dans ces conditions l’émerveillement ne serait-il qu’une simple forme d’étonnement ? Et je dis non. Non, parce que pour l’esprit qui est inspiré l’émerveillement est une forme de pensée et non pas simplement une réaction. Il persiste quand la connaissance est acquise. Dans le monde il n’y a pas de réponse explicative qui puisse prendre la place de l’émerveillement. Toutefois, dans le marasme de la mentalité contemporaine, le sens du merveilleux recule. Ce déclin est un symptôme alarmant. Car le bonheur ne commence qu’au moment où l’on comprend qu’une vie sans émerveillement ne vaut pas la peine d’être vécue.
En réalité c’est en partie dans l’émerveillement que commence la conscience du divin. L’obstacle majeur au développement de cette conscience, c’est l’adaptation, c’est l’habitude, c’est la routine à tout ce qui est conventionnel et à toute espèce de cliché. L’émerveillement implique aussi la conscience d’un état d’inadaptation de la personne ou de l’esprit aux mots et aux notions - ce qui est la condition préalable d’une prise de conscience authentique de la réalité dans son ensemble. L’émerveillement porte ainsi non seulement sur ce que nous voyons mais sur l’acte même de voir ainsi que sur la personne elle-même qui s’émerveille de pouvoir voir. D’ailleurs l’acte même de la pensée déjoue la pensée. Le mystère règne dans la perception, dans l’explication, dans le raisonnement. Et on aura beau citer le célèbre « Connais-toi toi-même » du Temple d’Apollon à Delphes, il ne pourra jamais expliquer la grâce qui est faite à l’homme de savoir traiter le concret par la magie de l’abstraction. Nous ne possédons ni l’objet de la pensée ni la pensée elle-même. Nous ne faisons que pratiquer une sorte d’alchimie subtile qui associe l’une et l’autre. Le fait le plus incompréhensible, c’est le fait même d’être capable de comprendre. Ce qui est un comble dans l’état d’émerveillement, c’est le fait qu’un minimum de perception représente en lui même un maximum de l’énigme. Par son émerveillement, l’homme rencontre alors le sublime dans l’espace et dans le temps, dans la nature, dans l’histoire, non seulement dans l’exceptionnel , mais aussi dans les lieux communs de la vie. Son être même le remplit de stupéfaction. Mais alors un piège serait à éviter : le sens du mystérieux et de la transcendance ne devrait surtout pas devenir une sorte de fourre-tout, un mol oreiller sur lequel se prélasseraient les intelligences paresseuses. Il ne doit pas se substituer à la réflexion et à l’analyse, lorsque l’analyse est possible. Il ne peut pas étouffer le doute lorsque le doute est légitime. Pourtant si l’homme prétend rester fidèle à sa dignité, il doit conserver et même entretenir présent à son esprit le sens du merveilleux c’est-à-dire de ce qu’il y a de grand, d’excellent, de beau, de ce qui fait que la nature, un objet, une œuvre, une personne, un événement peuvent enlever, ravir, transporter, et exalter l’âme, l’esprit et le cœur. Voilà le sens du merveilleux, c’est la porte qui donne accès à l’ineffable.
JL : à l’ineffable ! J’aurais tendance à dire qu’il faut absolument s’arrêter sur ce mot là, on ne peut pas trouver plus beau mot de la fin. Puisque je ne vais pas vous demander d’explication de cet ineffable…
GP : Précisément. Si ineffable il y a, c’est qu’on ne peut pas le dire !
JL : Par contre, je voulais quand même vous demander si la notion d’état de grâce était une notion qu’on pourrait rapprocher de certains étapes de votre raisonnement dans l’accès au sublime et de l’ouverture de l’esprit et du cœur humain au sublime.
GP : écoutez, je vais d’abord vous dire une chose, c’est que l’état de grâce, ce n’est pas l’état de grâce théologique. L’état de grâce c’est l’état où quelqu’un a reçu quelque chose. C’est ça que j’ai voulu dire. Alors, l’état de grâce appartient aussi à ce domaine. C’est encore de l’ineffable, ça ne se dit pas, justement alors il ne faut pas me demander d’essayer de dire justement les choses qu’on ne peut plus dire, faute de mots, faute de concepts.
JL : Est-ce que vous pensez qu’un consensus est possible sur l’ineffable ?
GP : Oui. Je ne crois pas que des opinions philosophiques, ou des opinions scientifiques, ou des opinions esthétiques ou de quelque nature que ce soit, puissent entamer de genre de chose. C’est pour ça que j’ai finalement accepté votre proposition : c’est que le thème me plaisait. Je crois qu’on pourrait en faire même une charnière de la pensée, précisément par l’état de grâce . D’ailleurs tout ce que j’ai dit ici n’est pas entièrement de moi. Je voudrais pouvoir rendre hommage à quelqu’un que très peu de gens connaissent, je crois, ici. C’est un personnage tout particulier, qui est mort en 1974 ou 1975, et qui s’appelle Abraham Joshua Eschel, le rabin Eschel - que j’ai connu à New York après avoir traduit en français une de ses œuvres philosophiques. C’est un homme qui a fait sur moi une très, très grande impression et qui probablement a exercé une influence. Il se targuait d’exprimer le judaïsme en termes de philosophie religieuse. Ce n’est pas le moment ici de décrire toutes ses idées mais l’émerveillement est aussi une des charnières de sa propre pensée pour l’accès au divin. Je ne sais pas si je serais d’accord de manière définitive sur la certitude que l’émerveillement amène à la notion du divin, mais en tout cas je ne vois pas de manière d’élever l’esprit de l’homme à un tel niveau que de passer par ce genre d’admiration, de candeur - chez un homme qui avait à ce moment-là certainement 75 ans - devant les choses. Pour lui tout parlait . Je ne dirais pas que cela ressemble au roman pseudo-classique d’Edouard Estonnier d’il y a environ 65 ou 70 ans, qui était intitulé »Les choses parlent », mais ce n’est tout de même pas tellement éloigné. Si les choses parlent, c’est qu’elles ont quelque chose à dire. Ce qui est à dire parfois dépasse la possibilité de parole. C’est de lui que j’ai hérité d’une sensibilité beaucoup plus grande à la face… (voilà) la face cachée des choses, qui toutes (la voix insiste) en ont une, absolument, à condition de savoir la voir.
JL : Vous parliez de candeur tout à l’heure à propos de ce rabin Eschel qui vous a inspiré, qui vous a influencé dans le cheminement de votre pensée. Candeur, est-ce qu’il faut l’entendre au sens d’un regard d’enfant. Pour vous même, avez-vous l’impression d’être vigilant et d’essayer de préserver ce regard ?
GP : Je pourrais rejoindre en même temps une conclusion à notre entretien ou même un souhait à exprimer. C’est que précisément l’exemple du rabin Heschel était pour moi tel que tout parlait par ses yeux. Il avait des yeux d’enfant. Quand il parlait de choses comme celles-ci, son regard brillait. Par conséquent, il y a quelque chose qui sort et en même temps quelque chose qui entre. Je crois que rien ne vaut l’aspect de l’enfant, du petit enfant qui est extasié devant une pâquerette. Justement, cette perception-là, c’est la perception que nous, chrétiens, nous pouvons accepter, ou plutôt dont nous pouvons accepter l'expression par le Seigneur Jésus Christ lorsqu’il dit: « Vous n’obtiendrez pas le Royaume si vous ne vous faites pas comme un enfant, si vous ne le regardez pas comme un enfant » c’est-à-dire dans un regard d’une pureté telle que rien d’étranger ne vient obscurcir l’éclat ou l’éblouissement.
JL : Pourtant j’ai l’impression que la socialisation inévitable de l’enfant doit très tôt entamer cette pureté originelle.
GP : à mon avis, le fin du fin de l’éducation consisterait justement à empêcher que l’enfant ne perde cette naïveté fondamentale, la naïveté pas dans le sens justement d’infantilisme mais la candeur - je préfère le mot candeur au mot naïf – du regard qui cherche les choses telles qu’elles sont ; en plate expression, sans chercher midi à quatorze heures.
JL : Vous vous percevez comme un être réaliste ou idéaliste, Georges Passelecq, et est-ce contradictoire ? Peut-on tout à fait assumer les deux accès intellectuels, les deux aspirations ?
GP Je me perçois comme étant un peu trop rationaliste. On me le reproche d’ailleurs, on a le droit, et c’est peut être exact. Justement, la difficulté, c’est de tâcher de maintenir en combinaison ces deux aspects qui apparaissent contradictoires : le raisonnement et la contemplation, si vous voulez.
JL : Je vous remercie, Georges Passelecq, d’avoir accepté de passer cette heure avec nous dans « Si on courait sur la lune ». Je vous remercie aussi de nous avoir, j’espère, ouvert certains itinéraires, certains chemins à creuser encore ou à ré-écouter, à approfondir. Je vous souhaite un bon retour à l’abbaye de Maredsous. Décidément c’est votre espace vital.
GP : Bien sûr, et je vous remercie aussi de votre invitation, de votre amabilité, en dépit de la torture du microphone (rires).
JL : Merci d’avoir fait cette concession.
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14.09.2007
L'émerveillement du philosophe
Platon écrit : « Cette passion est vraiment d’un philosophe que l’émerveillement. Il n’y a point d’autre commencement à la philosophie que celui-ci, et celui qui a dit qu’Iris était fille de merveille ne savait pas mal sa généalogie ». Tel est le point de départ positif de la philosophie. Pouvoir s’émerveiller, c’est pouvoir congédier le voile des représentations toutes faites qui s’interposent entre nous et le réel, pouvoir être touché au cœur par la présence de ce qui est. Si nous osons nous regarder en face avec suffisamment d’honnêteté, nous verrons à quel point notre existence quotidienne est la plupart du temps troublée par la confusion qu’engendrent nos préoccupations un peu courtes et nos idées arrêtées. Notre intérêt est si distrait au monde présent que ce monde n’est jamais étonnant. Il n’a de sens qu’en vertu d’une utilité momentanée que nous pouvons lui trouver. Il n’a pas de Sens en lui-même.
Et dire que parfois on prétend que par tempérament les philosophes sont des rêveurs ! c’est un préjugé très simpliste. Qui rêve ? Qu'est-ce qu'un rêveur? Qu'est-ce que regarder le monde avec lucidité et sérieux ? Qui a un souci de ce que peut être le monde réel ? On voudrait nous faire croire que seuls les gens actifs sont « réalistes ». Il faut examiner ce qu’est cette « réalité » dont on nous rebat les oreilles. Il faut avoir les pieds sur Terre c’est entendu, mais qu’est-ce que vous appelez « terre » ? Sur quelle réalité vous appuyez-vous ? Que signifie cette réalité concrète des gens pratiques ?
Soyons clair, le philosophe n’est pas un doux rêveur perdu dans ses fantasmes. Nous définissons la philosophie au contraire comme une forme de lucidité supérieure à la vigilance quotidienne. D’autre part, la Réalité ne s’arrête pas à la satisfaction des besoins matériels, à l’importance d’un chiffre d’affaire, à une somme de petits intérêts et de divertissements, à une foule de désirs inassouvis.
23:25 Publié dans Spiritualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : émerveillement, étonnement, philosophe, rêveur, lucidité








