03.12.2008

L'Eveil et la crise de la planète (2)

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Vimala Thakar

 

 

 

Texte de Vimala Thakar

Publié dans le magazine WIE

2ème partie et fin

 

Le choix est nôtre


La plupart d’entre nous n’avons pas conscience des mobiles qui sous-tendent nos vies ou du rang de priorité de nos actions. Nous voguons au gré des courants de la mode, adoptant ou rejetant les préoccupations de la société, soumis à ses caprices, à ses images créées soit par les media soit par un désir personnel et superficiel de devenir une personne utile ou serviable. Nous avons pris l’habitude de vivre à la surface des choses, redoutant leur profondeur ; c’est pourquoi nos actions et nos préoccupations humanitaires manquent de profondeur et telles de fragiles esquifs sont aisément endommagés. En fin de compte, la préoccupation principale, pour la plupart d’entre nous reste notre petite vie, notre goût pour les plaisirs sensuels, notre salut personnel et notre peur de la maladie et de la mort, bien plus que la misère générée par l’indifférence et l’insensibilité collectives.
Cependant, nous avons atteint le point où nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de nous abandonner à cette quête de biens et de confort personnels, ni chercher à nous évader à travers une quête religieuse, tout cela aux dépens de la collectivité. Il ne saurait y avoir d’échappatoire, de retrait, de cercle privé où nous pourrions nous retrancher en tournant le dos aux malheurs d’autrui, en disant : « Je ne suis pas responsable. Les autres ont créé ce désordre ; qu’ils apportent la solution. » Pourtant, le message pour le salut de ce monde est clair : « Apprenez à vivre ensemble, ou vous périrez par la division ! » Ce choix est nôtre.
Aujourd’hui, le monde nous oblige à accepter, au moins intellectuellement, notre unicité, notre interdépendance. De plus en plus de gens prennent conscience qu’il est urgent de faire cesser la folie tourbillonnante qui nous entoure. Et pourtant, notre façon de répondre à la complexité de ce défi reste superficielle, inadéquate. Nous ne sommes pas prêts à envisager une action – et encore moins la mettre en œuvre, si elle menace notre sécurité, ou affecte notre passivité habituelle. Continuer à vivre avec insouciance et indifférence, ne recherchant que le gain personnel et la satisfaction de nos désirs, revient à choisir le suicide pour l’espèce humaine.
Nous pouvons bien sûr, selon nos ressources propres, nous engager à fond dans l’action sociale sans jamais nous écarter d’un centimètre du centre de nos intérêts personnels ; en réalité, bien souvent l’action sociale ne fait qu’accentuer l’égocentrisme et l’égotisme. Il est impossible de s’engager dans une action sociale authentique qui s’attaque à la racine des problèmes de la société et de l’âme humaine, sans s’écarter de toute motivation égocentrique. Plongeons donc au cœur du réseau complexe de nos mobiles et découvrons où sont nos priorités. Notre désir de paix doit devenir si urgent qu’il nous amène au point où nous sommes prêts à nous libérer de cet état d’immaturité égocentrique, enfin prêts à développer la saine maturité requise pour faire face aux défis complexes qui affectent notre existence. Mais nous perdrons la clarté de l’action juste et la passion qu’inspire un dessein bien déterminé si nous cherchons la caution de l’environnement culturel dominant, voire celle de la contre-culture. Peut-être serons-nous acclamés pour notre contribution, mais sans une conscience aiguë de ce qui constitue l’essence de nos vies, sans une compréhension profonde du sens de l’existence humaine, notre travail ne pénétrera pas jusqu’aux racines de la misère humaine.
Il nous faut être d’une honnêteté intransigeante envers nous-mêmes afin de devenir responsables socialement. Où que nous soyons, nous devons résister à l’injustice, accepter de remettre courageusement en jeu notre confort, notre sécurité, notre vie même, sans plus jamais prêter la main à toute forme d’injustice ou d’exploitation. Si nous adoptons le comportement habituel de l’esclave – peur, acceptation de la tyrannie, aveuglement intellectuel et sentimental vis-à-vis de l’injustice – alors nous mériterons les inévitables conséquences qui fondront sur nous tel un sombre nuage d’orage. Naturellement, la crainte règnera si nous sommes soumis, si nous nous agrippons à notre confortable petit îlot. Si vraiment nous voulons voir notre lot de plaisirs, de confort personnel s’épanouir et grandir sans cesse, si nous sommes prêts à laisser périr tout le reste pour cela – les différents peuples de la planète, les races, les castes, les cultures, les religions, et toutes les autres créatures terrestres, alors à l’évidence nous sommes condamnés à pourrir, à nous désintégrer. Si, dans la plus grande indifférence, nous laissons les autres être maltraités, simplement pour que le cours de nos petites vies ne soit pas affecté, pour que le confort d’un joli intérieur, de repas agréables et de bons divertissements ne soit pas menacé, le résultat sera un destin tragique pour nous tous.
Lorsque nous regardons en face la réalité de la souffrance humaine à l’échelle planétaire, qu’est-ce que la confrontation à cette terrible vérité va déclencher en nous ? Allons-nous nous retrancher derrière des théories et des mécanismes de défense bien commodes, ou bien quelque chose s’éveillera-t-il au plus profond de notre être ? Prendre conscience de la souffrance sans chercher à s’en défendre, nous conduira naturellement à nous engager sur la voie de l’action. Le cœur ne peut en être témoin sans lancer un appel à l’être profond, sans mettre en route la force de l’amour. Il est possible que, sans se déployer à l’échelle mondiale ou nationale, notre action s’exprime au sein de notre communauté, dans notre voisinage immédiat – mais répondre à l’appel, agir, est un devoir. La responsabilité sociale fleurit sans contrainte lorsque notre perception du monde n’est pas obscurcie par la conscience égotiste. C’est en étant directement en phase avec cette souffrance que naît la compréhension puis l’action spontanée - mais quand nous percevons le monde à travers l’ego, nous perdons la relation directe, la communion qui vit au plus profond de notre être.



La force de L'amour est celle de la révolution totale


Il faudra bien un jour qu’une tendre compassion naisse et règne dans nos coeurs si nous voulons avoir une chance de survie ; nos vies ne seront marquées du sceau d’une véritable bénédiction que le jour où la souffrance de l’un sera profondément ressentie comme étant celle de tous. C’est la force, la dynamique de l’amour, à ce jour encore inconnue et inexplorée, qui servira de levier pour une transformation, une révolution totale.
Nous nous sommes considérablement écartés de l’amour dans le cadre de notre vie sociale, avançant dangereusement vers la destruction, la famine. Peut-être avons-nous aujourd’hui la sagesse de reconnaître que l’amour nous est aussi vital que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la nourriture que nous absorbons. L’amour est la beauté, le mystère subtil, l’âme de la vie, la pureté intacte et radieuse qui fait naître la joie spontanée, les chants d’allégresse, les poèmes, la peinture, la danse et le théâtre, pour célébrer cette indescriptible, ineffable extase de l’être. Cette force d’amour, peut-on l’amener sur les places de marché, dans les maisons, les écoles, là où les affaires se traitent, transformant ainsi complètement nos relations ? Vous pouvez dire, qu’il s’agit là d’une utopie, mais c’est la seule attitude qui ferait vraiment la différence, et qui rendrait parfaitement justice au potentiel d’êtres humains vivant le tout.
La compassion est un mouvement spontané de la conscience du tout, pas une décision raisonnée d’aider les pauvres ou d’être charitables envers les infortunés. La compassion est une formidable dynamique, qui nous porte naturellement, sans qu’il y ait choix, à l’action juste. Elle a la puissance de l’intelligence, de la créativité, et la force de l’amour. La compassion ne se cultive pas ; elle ne découle ni d’une conviction intellectuelle ni d’une réaction émotive. Elle est là, simplement, lorsque l’unité de la vie devient une réalité vécue.
La compassion ne se manifeste pas lorsque nous vivons à la surface de l’existence, ni quand nous construisons pièce par pièce une vie confortable et facile. Elle requiert une plongée vers les profondeurs, là où la réalité est l’unité et les divisions ne sont qu’illusion. Si nous demeurons à la surface, nous serons particulièrement sensibles aux différences apparentes entre les êtres humains sur le plan physique et mental, ou encore les différences de culture et de comportement. Mais si nous laissons notre regard pénétrer plus profond, alors nous découvrirons qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre un être humain et un autre, ni même entre un être humain et n’importe laquelle des créatures vivantes. Toutes sont des manifestations de la vie, créées à partir des mêmes principes de vie, et entretenues par les mêmes fonctions biologiques. L’unité est la réalité absolue ; la différenciation, elle, est de nature transitoire et relative.
Il n’est pas suffisant que seuls quelques uns parmi nous, parviennent à cette profondeur de vie et nous communiquent de fascinants témoignages de l’unité de tous les êtres. En ces temps critiques, il est nécessaire que toute personne sensible et attentionnée fasse par elle-même la découverte du sens de l’unité, et permette au flot de la compassion de submerger sa vie. Lorsque la compassion et le réalisation de l’unité deviendront la dynamique de la relation humaine, alors l’humanité évoluera.
Nous souffrons tous à travers le monde de la noirceur de la misère que nous avons crée. Parce que nous avons cru au morcellement, au superficiel, nous n’avons pas su vivre ensemble dans la paix et l’harmonie ; les ténèbres couvrent largement notre l’horizon. Dans cette obscurité, les gens simples comme vous et moi ressentent la nécessité d’aller plus profond, d’en finir avec les approches superficielles et inadéquates de la vie ; de mettre en oeuvre l’énergie créatrice à notre portée afin d’exprimer l’unité. La vaste intelligence qui gouverne le cosmos est disponible à tous. La beauté de vivre, l’émerveillement de la vie, c’est que nous partageons cette créativité, cette intelligence, un potentiel illimité avec le reste du cosmos. Si l’univers est vaste et mystérieux, nous le sommes aussi. S’il contient d’innombrables réserves d’énergie créatrice nous les contenons aussi. S’il a des pouvoirs de guérison, nous aussi, nous les possédons. Prendre conscience que nous ne sommes pas de simples créatures physiques dans un monde de matière, mais des êtres formant un tout, chacun constituant un cosmos en miniature, relié de manière intime et profonde à la vie dans sa totalité devrait transformer radicalement la manière dont nous nous percevons, notre environnement, nos problèmes de société. Rien ne peut jamais être isolé du tout.
Un immense potentiel inexploré dort en chaque être humain. Nous ne sommes pas que de la chair et des os, ni même une accumulation de conditionnements. Si c’était le cas, notre avenir sur cette planète ne serait pas très prometteur. Mais il y a infiniment plus à découvrir de cette vie, et chaque homme qui ressent cette passion de vie et qui ose l’explorer au-delà des apparences, jusqu’aux profondeurs du mystère de la totalité, aide tous les autres à mieux percevoir ce que veut dire être profondément humain. Une révolution, une révolution radicale, implique le courage de faire l’expérience de l’impossible. Et quand un individu fait un pas dans la direction de la nouveauté, de l’impossible, l’espèce humaine toute entière voyage à travers lui.

 

 

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