19.06.2009

Les quatrains d'Omar Khayyâm (1)

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Omar Khayyâm
Les quatrains
Rubai'yat
° ° ° °


Ce qu'écrivit un écrivain persan, savant, poète et philosophe,
à la fin du XIe siècle, n'a rien de moyenâgeux.
Libre d'esprit, il observe le temps, explore la connaissance, chante la vie,
ses jolis charmes et ses méchants tours. Quatrains, simples instants,
à savourer comme ils viennent, si vous avez le temps...
Tant qu'il est encore temps.
° ° ° °

I
Tout le monde sait que je n'ai jamais murmuré la moindre prière.
Tout le monde sait aussi que je n'ai jamais essayé de dissimuler mes défauts.
J'ignore s'il existe une Justice et une Miséricorde...
Cependant, j'ai confiance, car j'ai toujours été sincère.


II
Que vaut-il mieux ? S'asseoir dans une taverne,
puis faire son examen de conscience,
ou se prosterner dans une mosquée, l'âme close ?
Je ne me préoccupe pas de savoir si nous avons un Maître
et ce qu'il fera de moi, le cas échéant.


III
Considère avec indulgence les hommes qui s'enivrent.
Dis-toi que tu as d'autres défauts.
Si tu veux connaître la paix, la sérénité,
penche-toi sur les déshérités de la vie, sur les humbles
qui gémissent dans l'infortune, et tu te trouveras heureux.


IV
Fais en sorte que ton prochain n'ait pas à souffrir de ta sagesse.
Domine-toi toujours. Ne t'abandonne jamais à la colère.
Si tu veux t'acheminer vers la paix définitive,
souris au Destin qui te frappe, et ne frappe personne.


V
Puisque tu ignores ce que te réserve demain,
efforce-toi d'être heureux aujourd'hui.
Prends une cruche de vin, va t'asseoir au clair de lune,
et bois, en te disant que la lune te cherchera
peut-être vainement, demain.

VI
Le Coran, ce Livre suprême, les hommes le lisent quelquefois,
mais, qui donc s'en délecte chaque jour ?
Sur le bord de toutes les coupes pleines de vin est ciselée
une secrète maxime de sagesse bien délicieuse à savourer.

VII
Notre trésor ? Le vin. Notre palais ? La taverne.
Nos compagnes fidèles ? La soif et l'ivresse.
Nous ignorons l'inquiétude, car nous savons que nos âmes,
nos coeurs, nos coupes et nos robes maculées
n'ont rien à craindre de la poussière, de l'eau et du feu.


VIII
En ce monde, contente-toi d'avoir peu d'amis.
Ne cherche pas à rendre durable la sympathie
que tu peux éprouver pour quelqu'un.
Avant de prendre la main d'un homme,
demande-toi si un jour, elle ne te frappera pas.


IX
Autrefois, ce vase était un pauvre amant
qui gémissait de l'indifférence d'une femme.
L'anse, au col du vase... son bras qui entourait
le cou de la bien aimée !


X
Qu'il est vil, ce coeur qui ne sait pas aimer,
qui ne peut s'enivrer d'amour !
Si tu n'aimes pas, comment peux-tu apprécier
l'aveuglante lumière du soleil et la douce clarté de la lune ?


XI
Toute ma jeunesse refleurit aujourd'hui ! Du vin ! Du vin !
Que ses flammes m'embrasent !
... Du vin ! N'importe lequel... Je ne suis pas difficile.
Le meilleur, croyez bien, je le trouverai amer, comme la vie !

XII
Tu sais que tu n'as aucun pouvoir sur ta destinée.
Pourquoi l'incertitude du lendemain te cause-t-elle de l'anxiété ?
Si tu es un sage, profite du moment actuel.
L'avenir ? Que t'apportera-t-il ?


XIII
Voici la saison ineffable, la saison de l'espérance,
la saison où les âmes impatientes de s'épanouir
recherchent les solitudes parfumées.
Chaque fleur, est-ce la main blanche de Moïse ?
Chaque brise, est-ce l'haleine de Jésus ?


XIV
Il ne marche pas fermement sur la Route,
l'homme qui n'a pas cueilli le fruit de la Vérité.
S'il a pu le ravir à l'arbre de la Science,
il sait que les jours écoulés et les jours à venir
ne diffèrent en rien du premier jour décevant de la Création.

XV
Au delà de la Terre, au delà de l'Infini,
je cherchais à voir le Ciel et l'Enfer.
Une voix solennelle m'a dit : "Le Ciel et l'Enfer sont en toi."


XVI
Rien ne m'intéresse plus. Lève-toi, pour me verser du vin !
Ce soir, ta bouche est la plus belle rose de l'univers...
Du vin ! Qu'il soit vermeil comme tes joues,
et que mes remords soient aussi légers que tes boucles !


XVII
La brise du printemps rafraîchit le visage des roses.
Dans l'ombre bleue du jardin, elle caresse aussi
le visage de ma bien aimée.
Malgré le bonheur que nous avons eu,
j'oublie notre passé.
La douceur d'aujourd'hui est si impérieuse !


XVIII
Longtemps encore, chercherai-je à combler de pierres l'Océan ?
Je n'ai que mépris pour les libertins et les dévots.
Khayyâm, qui peut affirmer que tu iras au Ciel ou dans l'Enfer ?
D'abord, qu'entendons-nous par ces mots ?
Connais-tu un voyageur qui ait visité ces contrées singulières ?


XIX
Buveur, jarre immense, j'ignore qui t'a façonné !
Je sais, seulement, que tu es capable de contenir
trois mesures de vin, et que la Mort te brisera, un jour.
Alors, je ne me demanderai plus longtemps
pourquoi tu as été créé, pourquoi tu as été heureux
et pourquoi tu n'es que poussière.


XX
Aussi rapides que l'eau du fleuve ou le vent du désert,
nos jours s'enfuient. Deux jours, cependant, me laissent
indifférent : celui qui est parti hier et celui qui arrivera demain.


XXI
Quand suis-je né ? Quand mourrai-je ?
Aucun homme ne peut évoquer le jour de sa naissance
et désigner celui de sa mort.
Viens, ma souple bien-aimée !
Je veux demander à l'ivresse de me faire oublier
que nous ne saurons jamais.


XXII
Khayyâm, qui cousait les tentes de la Sagesse,
tomba dans le brasier de la Douleur et fut réduit en cendre.
L'ange Azraël a coupé les cordes de sa tente.
La Mort a vendu sa gloire pour une chanson.


XXIII
Pourquoi t'affliges-tu, Khayyâm,
d'avoir commis tant de fautes !
Ta tristesse est inutile.
Après la mort, il y a
le néant ou la Miséricorde.


XXIV
Dans les monastères, les synagogues et les mosquées
se réfugient les faibles que l'Enfer épouvante.
L'homme qui connaît la grandeur d'Allah
ne sème pas dans son coeur les mauvaises graines
de la terreur et de l'imploration.


XXV
Au printemps, je vais quelquefois m'asseoir
à la lisière d'un champ fleuri.
Lorsqu'une belle jeune fille m'apporte une coupe de vin,
je ne pense guère à mon salut.
Si j'avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu'un chien.


XXVI
Le vaste monde : un grain de poussière dans l'espace.
Toute la science des hommes : des mots.
Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres.
Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien.


XXVII
Admettons que tu aies résolu l'énigme de la création.
Quel est ton destin ?
Admettons que tu aies pu dépouiller de toutes ses robes la Vérité.
Quel est ton destin ?
Admettons que tu aies vécu cent ans, heureux,
et que tu vives cent ans encore.
Quel est ton destin ?


XXVIII
Pénètre-toi bien de ceci : un jour, ton âme tombera de ton corps,
et tu seras poussé derrière le voile qui flotte entre l'univers et l'inconnaissable.
En attendant, sois heureux !
Tu ne sais pas d'où tu viens. Tu ne sais pas où tu vas.

XXIX
Les savants et les sages les plus illustres
ont cheminé dans les ténèbres de l'ignorance.
Pourtant, ils étaient les flambeaux de leur époque.
Ce qu'ils ont fait ? Ils ont prononcé
quelques phrases confuses, et ils se sont endormis.


XXX
Mon coeur m'a dit :
"Je veux savoir, je veux connaître !
Instruis-moi, Khayyâm, toi qui as tant travaillé !"
J'ai prononcé la première lettre de l'alphabet,
et mon coeur m'a dit :
"Maintenant, je sais.
Un est le premier chiffre du nombre qui ne finit pas..."


XXXI
Personne ne peut comprendre ce qui est mystérieux.
Personne n'est capable de voir ce qui se cache sous les apparences.
Toutes nos demeures sont provisoires, sauf notre dernière : la terre.
Bois du vin ! Trêve de discours superflus !


XXXII
La vie n'est qu'un jeu monotone
où tu es sûr de gagner deux lots : la douleur et la mort.
Heureux, l'enfant qui a expiré le jour de sa naissance !
Plus heureux, celui qui n'est pas venu au monde !

XXXIII
Ne cherche aucun ami dans cette foire que tu traverses.
Ne cherche pas, non plus, un abri sûr.
D'une âme ferme, accueille la douleur, et ne songe pas
à te procurer un remède que tu ne trouveras pas.
Dans l'infortune, souris.
Ne demande à personne de te sourire.
Tu perdrais ton temps.


XXXIV
La Roue tourne, insoucieuse des calculs des savants.
Renonce à t'efforcer vainement de dénombrer les astres.
Médite plutôt sur cette certitude : tu dois mourir, tu ne rêveras plus,
et les vers de la tombe, ou les chiens errants, dévoreront ton cadavre.


XXXV
J'avais sommeil. La Sagesse me dit :
"Les roses du Bonheur ne parfument jamais le sommeil.
Au lieu de t'abandonner à ce frère de la Mort, bois du vin.
Tu as l'éternité pour dormir."


XXXVI
Le créateur de l'univers et des étoiles s'est vraiment surpassé
lorsqu'il a créé la douleur !
Lèvres pareilles au rubis, chevelures embaumées,
combien êtes-vous dans la terre ?


XXXVII
Je ne peux apercevoir le Ciel.
J'ai trop de larmes dans les yeux !
Les brasiers de l'Enfer ne sont qu'une infime étincelle,
si je les compare aux flammes qui me dévorent.
Le Paradis, pour moi, c'est un instant de paix.


XXXVIII
Sommeil sur la terre.
Sommeil sous la terre.
Sur la terre, sous la terre, des corps étendus.
Néant partout.
Désert du néant.
Des hommes arrivent.
D'autres s'en vont.


XXXIX
Vieux monde que traverse, au galop,
le cheval blanc et noir du Jour et de la Nuit,
tu es le triste palais où cent Djemchids ont rêvé de gloire,
où cent Bahrâms ont rêvé d'amour,
et se sont réveillés en pleurant.


XL
Le vent du sud a flétri la rose
dont le rossignol chantait les louanges.
Faut-il pleurer sur elle ou sur nous ?
Quand la Mort aura flétri nos joues, d'autres roses s'épanouiront.

 

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