19.06.2009

Les quatrains d'Omar Khayyâm (2)

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Omar Khayyâm
Les quatrains
Rubai'yat
° ° ° °

 

XLI
Oublie que tu devais être récompensé hier et que tu ne l'as pas été.
Sois heureux. Ne regrette rien. N'attends rien.
Ce qui doit t'arriver est écrit dans le Livre que feuillette, au hasard,
le vent de l'Éternité.


XLII
Lorsque j'entends disserter sur les joies réservées aux Élus,
je me contente de dire : "Je n'ai confiance que dans le vin.
De l'argent comptant, et non des promesses !
Le bruit des tambours ne plait qu'à distance..."


XLIII
Bois du vin ! Tu recevras de la vie éternelle.
Le vin est le seul philtre qui puisse te rendre ta jeunesse.
Divine saison des roses, du vin et des amis sincères !
Jouis de cet instant fugitif qu'est la vie.


XLIV
Bois, bois du vin, car tu dormiras longtemps
sous la terre, sans ami, sans femme.
Je te confie un secret : les tulipes fanées
ne refleurissent pas.


XLV
Tout bas, l'argile disait au potier qui la pétrissait :
"Considère que j'ai été comme toi... Ne me brutalise pas !"


XLVI
Potier, si tu es perspicace, garde-toi de meurtrir la glaise
dont fut pétri Adam ! Je vois sur ton tour
la main de Féridoun, le coeur de Khosrou... Qu'as-tu fait !

XLVII
Le coquelicot puise sa pourpre dans le sang d'un empereur enseveli.
La Colette naît du grain de beauté qui étoilait le visage d'un adolescent.


XLVIII
Depuis des myriades de siècles, il y a des aurores et des crépuscules.
Depuis des myriades de siècles, les astres font leur ronde.
Foule la terre avec précaution, car cette petite motte
que tu vas écraser était peut-être l'oeil alangui d'un adolescent.


XLIX
Ce narcisse qui tremble au bord du ruisseau, ses racines sortent peut-être
des lèvres décomposées d'une femme.
Que tes pas effleurent légèrement le gazon !
Dis-toi qu'il a germé dans les cendres de beaux visages
qui avaient l'éclat des tulipes rouges.


L
J'ai vu, hier, un potier qui était assis devant son tour.
Il modelait les anses et les flancs de ses urnes.
Il pétrissait des crânes de sultans et des mains de mendiants.


LI
Le bien et le mal se disputent l'avantage, ici-bas.
Le Ciel n'est pas responsable du bonheur ou du malheur
que le destin nous apporte.
Ne remercie pas le Ciel et ne l'accuse pas...
Il est indifférent à tes joies comme à tes peines.


LII
Si tu as greffé sur ton coeur la rose de l'Amour,
ta vie n'a pas été inutile,
ou bien si tu as cherché à entendre la voix d'Allah,
ou bien encore si tu as brandi ta coupe en souriant au plaisir.

LIII
Prudence, voyageur !
La route où tu marches est dangereuse.
Le glaive du Destin est très affilé.
Si tu vois des amandes douces, ne les cueille pas.
Il y a du poison, et des amandes amères.


LIV
Un jardin, une jeune fille onduleuse, une jarre de vin,
mon désir et mon amertume : voilà mon Paradis et mon Enfer.
Mais, qui a parcouru le Ciel et l'Enfer ?


LV
Toi, dont la joue humilie l'églantine,
toi, dont le visage ressemble à celui
d'une idole chinoise, sais-tu que ton regard velouté
a rendu le roi de Babylone pareil au fou
du jeu d'échecs qui recule devant la reine ?


LVI
La vie s'écoule.
Que reste-t-il de Bagdad et de Balk ?
Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie.
Bois du vin, et contemple la lune
en évoquant les civilisations
qu'elle a vues s'éteindre.

LVII
Écoute ce que la Sagesse te répète toute la journée :
"La vie est brève. Tu n'as rien de commun
avec les plantes qui repoussent après avoir été coupées."


LVIII
Les rhéteurs et les savants silencieux
sont morts sans avoir pu s'entendre
sur l'être et le non-être.
Ignorants, mes frères,
continuons de savourer le jus de la grappe,
et laissons ces grands hommes se régaler de raisins secs.


LIX
Ma naissance n'apporta pas le moindre profit à l'univers.
Ma mort ne diminuera ni son immensité ni sa splendeur.
Personne n'a jamais pu m'expliquer
pourquoi je suis venu, pourquoi je partirai.


LX
Nous tomberons sur le chemin de l'Amour.
Le Destin nous piétinera.
Ô jeune fille, ô ma coupe enchanteresse,
lève-toi et donne-moi tes lèvres,
en attendant que je sois poussière !


LXI
Du bonheur, nous ne connaissons que le nom.
Notre plus vieil ami est le vin nouveau.
Du regard et de la main, caresse notre seul bien
qui ne soit pas décevant : la cruche pleine du sang de la vigne.


LXII
Le palais de Bahrâm est maintenant le refuge des gazelles.
Les lions rôdent dans ses jardins où chantaient des musiciennes.
Bahrâm, qui capturait les onagres sauvages,
dort maintenant sous un tertre où broutent des ânes.

LXIII
Ne cherche pas le bonheur.
La vie est aussi brève qu'un soupir.
La poussière de Djemchid et de Kaï-Kobad
tournoie dans le poudroiement vermeil que tu contemples.
L'univers est un mirage.
La vie est un songe.


LXIV
Va t'asseoir, et bois !
Tu jouiras d'un bonheur que Mahmoud n'a jamais connu.
Écoute les mélodies qu'exhalent les luths des amants :
ce sont les vrais psaumes de David.
Ne plonge ni dans le passé ni dans l'avenir.
Que ta pensée ne dépasse pas le moment !
C'est le secret de la paix.


LXV
Les hommes, bornés ou orgueilleux,
établissent une différence entre l'âme et le corps.
Moi, je n'affirme qu'une chose : le vin
détruit nos soucis et nous donne la quiétude parfaite.


LXVI
Quelle énigme, ces astres qui bondissent dans l'espace !
Khayyâm, tiens solidement la corde de la Sagesse.
Prends garde au vertige qui fait tomber,
autour de toi, tes compagnons !


LXVII
Je ne crains pas la mort.
Je préfère cet inéluctable à l'autre qui me fut imposé lors de ma naissance.
Qu'est-ce que la vie ?
Un bien qui m'a été confié malgré moi et que je rendrai avec indifférence.

LXVIII
La vie passe, rapide caravane !
Arrête ta monture et cherche à être heureux.
Jeune fille, pourquoi t'attristes-tu ?
Verse-moi du vin !
La nuit va bientôt venir...


LXIX
J'entends dire que les amants du vin seront damnés.
Il n'y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents.
Si les amants du vin et de l'amour vont en Enfer,
alors, le Paradis est nécessairement vide.


LXX
Je suis vieux.
Ma passion pour toi me mène à la tombe,
car je ne cesse de remplir de vin de dattes
cette grande coupe.
Ma passion pour toi a eu raison de ma raison.
Et le Temps effeuille sans pitié la belle rose que j'avais...



LXXI
Tu peux m'obséder, visage d'un autre bonheur !
Vous pouvez moduler vos incantations, voix amoureuses !
Je regarde ce que j'ai choisi et j'écoute ce qui m'a déjà bercé.
On me dit : "Allah te pardonnera".
Je refuse ce pardon que je ne demande pas.


LXXII
Un peu de pain, un peu d'eau fraîche,
l'ombre d'un arbre, et tes yeux !
Aucun sultan n'est plus heureux que moi.
Aucun mendiant n'est plus triste.


LXXIII
Pourquoi tant de douceur, de tendresse,
au début de notre amour ?
Pourquoi tant de caresses, tant de délices,
après ?
Maintenant, ton seul plaisir est de déchirer mon coeur...

Pourquoi ?


LXXIV
Quand mon âme pure et la tienne
auront quitté notre corps,
on placera une brique sous notre tête.
Et, un jour, un briquetier pétrira
tes cendres et les miennes.


LXXV
Du vin ! Mon coeur malade veut ce remède !
Du vin, au parfum musqué !
Du vin, couleur de rose !
Du vin pour éteindre l'incendie de ma tristesse !
Du vin, et ton luth aux cordes de soie, ma bien aimée !


LXXVI
On parle du Créateur...
Il n'aurait donc formé les êtres
que pour les détruire ! Parce qu'ils sont laids ?
Qui en est responsable ?
Parce qu'ils sont beaux ?
Je ne comprends plus...


LXXVII
Tous les hommes voudraient cheminer sur la route de la Connaissance.
Cette route, les uns la cherchent, d'autres affirment qu'ils l'ont trouvée.
Mais, un jour, une voix criera : "Il n'y a ni route ni sentier !"

LXXVIII
Dédie aux flammes de l'aurore
le vin de ta coupe pareille à la tulipe printanière !
Dédie au sourire d'un adolescent le vin de ta coupe
pareille à sa bouche !
Bois, et oublie le poing de la Douleur
qui te renversera bientôt.


LXXIX
Du vin ! Du vin, en torrent !
Qu'il bondisse dans mes veines !
Qu'il bouillonne dans ma tête !
Des coupes... Ne parle plus !
Tout n'est que mensonge.
Des coupes... Vite !
J'ai déjà vieilli... Me voici déjà vieux.


LXXX
Une telle odeur de vin émanera de ma tombe,
que les passants en seront enivrés.
Une telle sérénité entourera ma tombe,
que les amants ne pourront s'en éloigner.


LXXXI
Dans le tourbillon de la vie,
seuls sont heureux les hommes qui se croient savants
et ceux qui ne cherchent pas à s'instruire.
Je suis allé me pencher sur tous les secrets de l'univers,
et j'ai regagné ma solitude
en enviant les aveugles que je rencontrais.

LXXXII
On me dit : "Ne bois plus, Khayyâm !"
Je réponds :
"Quand j'ai bu, j'entends ce que disent
les roses, les tulipes et les jasmins.
J'entends même ce que ne peut
me dire ma bien-aimée."


LXXXIII
À quoi réfléchis-tu, mon ami ? Tu penses à tes ancêtres ?
Ils sont poussière dans la poussière.
Tu penses à leurs mérites ?
Regarde-moi sourire.
Prends cette cruche et buvons en écoutant
sans inquiétude
le grand silence de l'univers.


LXXXIV
L'aurore a comblé de roses la coupe du ciel.
Dans l'air de cristal s'égoutte le chant du dernier rossignol.
L'odeur du vin est plus légère.
Dire qu'en ce moment des insensés rêvent
de gloire, d'honneurs !
Que ta chevelure est soyeuse, ma bien-aimée !


LXXXV
Ami, ne fais aucun projet pour demain.
Sais-tu, seulement, si tu pourras achever
la phrase que tu vas commencer ?
Demain, nous serons peut-être loin de ce caravansérail,
et déjà pareils à ceux qui ont disparu, il y a sept mille ans.


LXXXVI
Ô bourreau des coeurs, prends une jarre et une coupe !
Allons nous asseoir au bord du ruisseau.
Svelte adolescent au clair visage, je te contemple
et je songe à la jarre et à la coupe que tu seras, un jour.


LXXXVII
Il y a longtemps que ma jeunesse s'en est allée
rejoindre tout ce qui est mort.
Printemps de ma vie, tu es maintenant
où sont les printemps passés.
Ô ma jeunesse, tu es partie sans que je m'en aperçoive !
Tu es partie comme s'efface, chaque jour,
la douceur du printemps.


LXXXVIII
Ouvre-toi, mon frère, à tous les parfums,
à toutes les couleurs, à toutes les musiques.
Caresse toutes les femmes.
Redis-toi que la vie est brève
et que tu reviendras bientôt à la terre,
serais-tu l'eau de Zamzam ou de Selsebil.


LXXXIX
Aspirer ici-bas à la paix : folie.
Croire au repos éternel : folie.
Après ta mort, ton sommeil sera bref,
et tu renaîtras, dans une touffe d'herbe
qui sera piétinée ou dans une fleur que le soleil flétrira.

XC
Je me demande ce que je possède vraiment.
Je me demande ce qui subsistera
de moi après ma mort.
Notre vie est brève comme un incendie.
Flammes que le passant oublie,
cendres que le vent disperse : un homme a vécu.


XCII
Conviction et doute, erreur et vérité,
ce ne sont que des mots aussi vides qu'une bulle d'air.
Irisée ou terne, cette bulle est juste l'image de ta vie.


XCII
À la puissance de Kaï-Kaous,
à la gloire de Kai-Kobad,
aux richesses du Khorassan,
je préfère une cruche de vin.
J'estime l'amant qui gémit de bonheur,
et je méprise l'hypocrite qui murmure une prière.


XCIII
Écoute ce grand secret.
Quand la première aurore illumina le monde,
Adam n'était déjà qu'une douloureuse créature
qui appelait la nuit,
qui appelait la Mort.


XCIV
La lune du Ramadan vient d'apparaître.
Demain, le soleil baignera une ville silencieuse.
Les vins dormiront dans les jarres,
et les jeunes filles dans l'ombre des bosquets.

 

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