19.06.2009
Les quatrains d'Omar Khayyâm (4)

Omar Khayyâm
Les quatrains
Rubai'yat
° ° ° °
Les quatrains
Rubai'yat
° ° ° °
CXLI
Contente-toi de savoir que tout est mystère :
la création du monde et la tienne, la destinée du monde et la tienne.
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais.
Ne crois pas que tu sauras quelque chose
quand tu auras franchi la porte de la Mort.
Paix à l'homme dans le noir silence de l'Au-Delà !
Contente-toi de savoir que tout est mystère :
la création du monde et la tienne, la destinée du monde et la tienne.
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais.
Ne crois pas que tu sauras quelque chose
quand tu auras franchi la porte de la Mort.
Paix à l'homme dans le noir silence de l'Au-Delà !
CXLII
Au milieu de la prairie verte, l'ombre de cet arbre ressemble à une île.
Passant, reste où tu es, là-bas !
Entre la route que tu suis et cette ombre qui tourne lentement,
il y a peut-être un abime infranchissable.
CXLIII
Que ferai-je, aujourd'hui ? Irai-je à la taverne ?
Irai-je m'asseoir dans un jardin, ou me pencherai-je sur un livre ?
Un oiseau passe. Où va-t-il ?
Je l'ai déjà perdu de vue.
Ivresse d'un oiseau dans l'azur torride !
Mélancolie d'un homme dans l'ombre fraîche d'une mosquée !
CXLIV
Un peu plus de vin, ma bien-aimée !
Tes joues n'ont pas encore l'éclat des roses.
Un peu plus de tristesse, Khayyâm !
Ta bien-aimée va te sourire.
CXLV
Notre univers est une tonnelle de roses.
Nos visiteurs sont les papillons.
Nos musiciens sont les rossignols.
Quand il n'y a plus ni roses, ni feuilles,
les étoiles sont mes roses et ta chevelure est ma forêt.
CXLVI
Serviteurs, n'apportez pas les lampes
puisque mes convives, exténués, se sont endormis.
J'y vois suffisamment pour distinguer leur pâleur.
Étendus et froids, ils seront ainsi dans la nuit du tombeau.
N'apportez pas les lampes, car il n'y a pas d'aube chez les morts.
CXLVII
Quand tu chancelles sous le poids de la douleur,
quand tu n'as plus de larmes,
pense à la verdure qui miroite après la pluie.
Quand la splendeur du jour t'exaspère,
quand tu souhaites qu'une nuit définitive
s'abatte sur le monde,
pense au réveil d'un enfant.
CXLVIII
Je dissimule ma tristesse, puisque les oiseaux blessés
se cachent pour mourir.
Du vin ! Écoutez mes plaisanteries !
Du vin, des roses, des chants de luth
et ton indifférence à ma tristesse, bien-aimée !
CXLIX
Seigneur, tu as placé mille pièges invisibles sur la route
que nous suivons, et tu as dit :
"Malheur à ceux qui ne les éviteront pas !"
Tu vois tout, tu sais tout.
Rien n'arrive sans ta permission.
Sommes-nous responsables de nos fautes ?
Peux-tu me reprocher ma révolte ?
CL
J'ai beaucoup appris et j'ai beaucoup oublié aussi, volontairement.
Dans ma mémoire, chaque chose était à sa place.
Par exemple, ce qui était à droite ne pouvait aller à gauche.
Je n'ai connu la paix que le jour où j'ai tout rejeté avec mépris.
J'avais enfin compris qu'il est impossible d'affirmer ou de nier.
CLI
J'ai eu des maitres éminents.
Je me suis réjoui de mes progrès, de mes triomphes.
Quand j'évoque le savant que j'étais, je le compare à l'eau
qui prend la forme du vase et à la fumée que le vent dissipe.
CLII
Pour le sage, la tristesse et la joie se ressemblent,
le bien et le mal aussi.
Pour le sage, tout ce qui a commencé doit finir.
Alors, demande-toi si tu as raison de te réjouir
de ce bonheur qui t'arrive, ou de te désoler
de ce malheur que tu n'attendais pas.
CLIII
Puisque notre sort, ici-bas, est de souffrir puis de mourir,
ne devons-nous pas souhaiter de rendre le plus tôt possible
à la terre notre corps misérable ?
Et notre âme, qu'Allah attend pour la juger
selon ses mérites, dites-vous ?
Je vous répondrai là-dessus, quand j'aurai été renseigné
par quelqu'un revenant de chez les morts.
CLIV
Derviche, dépouille-toi de cette robe peinte
dont tu es si fier et que tu n'avais pas à ta naissance !
Endosse le manteau de la Pauvreté.
Les passants ne te salueront pas,
mais tu entendras chanter dans ton coeur
tous les séraphins du ciel.
CLV
Ivre ou altéré, je ne cherche qu'à dormir.
J'ai renonce à savoir ce qui est bien, ce qui est mal.
Pour moi, le bonheur et la douleur se ressemblent.
Quand un bonheur m'arrive,
je ne lui accorde qu'une petite place,
car je sais qu'une douleur le suit.
CLVI
On ne peut incendier la mer, ni convaincre l'homme
que le bonheur est dangereux. Il sait, pourtant,
que le moindre choc est fatal à la cruche pleine
et laisse intact le flacon vide.
CLVII
Regarde autour de toi.
Tu ne verras qu'affliction, angoisse et désespoir.
Tes meilleurs amis sont morts.
La tristesse est ta seule compagne.
Mais, relève la tête ! Ouvre tes mains !
Saisis ce que tu désires et ce que tu peux atteindre.
Le passé est un cadavre que tu dois enterrer.
CLVIII
Je regarde ce cavalier qui s'éloigne dans la brume du soir.
Traversera-t-il des forêts ou des plaines incultes ? Où va-t-il ?
Je ne sais.
Demain, serai-je étendu sur la terre ou sous la terre ?
Je ne sais.
CLIX
"Allah est grand !" Ce cri du muedzin ressemble à une immense plainte.
Cinq fois par jour, est-ce la Terre qui gémit vers son créateur indifférent ?
CLX
Le Ramadan est fini.
Corps épuisés, âmes fanées, la joie revient !
Les conteurs savent des histoires nouvelles.
Les porteurs de vin, les marchands de rêves lancent leurs appels.
Mais je n'entends pas celui qui me rendra la vie, celui de ma bien-aimée.
CLXI
Regarde ce ruisseau qui brille dans ce jardin.
Comme moi, décide que tu vois la Corne d'abondance
et que tu es dans le Paradis.
Va chercher ton amie au visage de rose.
CLXII
Tu ne vois que les apparences des choses et des êtres.
Tu te rends compte de ton ignorance, mais tu ne veux pas renoncer
à aimer. Apprends qu'Allah nous a donné l'amour
comme il a rendu certaines plantes vénéneuses.
CLXIII
Tu es malheureux ? Ne pense pas à ta douleur,
et tu ne souffriras pas. Si ta peine est trop violente,
songe à tous les hommes qui ont souffert inutilement
depuis la création du monde.
Choisis une femme aux seins de neige,
et garde-toi de l'aimer.
Qu'elle soit, aussi, incapable de t'aimer.
Tu es malheureux ? Ne pense pas à ta douleur,
et tu ne souffriras pas. Si ta peine est trop violente,
songe à tous les hommes qui ont souffert inutilement
depuis la création du monde.
Choisis une femme aux seins de neige,
et garde-toi de l'aimer.
Qu'elle soit, aussi, incapable de t'aimer.
CLXIV
Pauvre homme, tu ne sauras jamais rien..
Tu n'élucideras jamais un seul des mystères
qui nous entourent.
Puisque les religions te promettent le Paradis,
aie soin de t'en créer un sur cette terre,
car l'autre n'existe peut-être pas.
CLXV
Lampes qui s'éteignent, espoirs qui s'allument.
Aurore.
Lampes qui s'allument, espoirs qui s'éteignent.
Nuit.
CLXVI
Tous les royaumes pour une coupe de vin précieux !
Tous les livres et toute la science des hommes
pour une suave odeur de vin !
Tous les hymnes d'amour
pour la chanson du vin qui coule !
Toute la gloire de Féridoun
pour ce chatoiement sur ce flacon !
CLXVII
J'ai reçu le coup que j'attendais. Ma bien-aimée m'a abandonné.
Quand je l'avais, il m'était facile de mépriser l'amour et d'exalter tous les
renoncements.
Près de ta bien-aimée, Khayyâm, comme tu étais seul !
Vois-tu, elle est partie pour que tu puisses te réfugier en elle.
CLXVIII
Seigneur, tu as brisé ma joie !
Seigneur, tu as élevé une muraille entre mon coeur et son coeur !
Ma belle vendange, tu l'as piétinée.
Je vais mourir, mais tu chancelles, enivré !
CLXIX
Silence, ma douleur ! Laisse-moi chercher un remède.
Il faut que je vive, car les morts n'ont plus de mémoire.
Et je veux revoir sans cesse ma bien-aimée !
CLXX
Luths, parfums et coupes, lèvres, chevelures et longs yeux,
jouets que le Temps détruit, jouets !
Austérité, solitude et labeur, méditation, prière et renoncement,
cendres que le Temps écrase, cendres !
° ° ° °
Traduit du persan au français par Franz Toussaint,
Éditions d'art Henri Piazza, Paris.
Relecture, révision, édition numérique
Paco Alpi, 2008
Quatrains Khayyâm
21:31 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : omar khayyam, quatrains, ruba'iyat








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